référence : http://listes.cru.fr/arc/medievale/2007-07/msg00004.html
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[MEDIEVALE:73] Question sur les béguines Benoît Beyer de Ryke



Bonjour,
 
Cela fait longtemps que je connais ce très beau texte de Christian Bobin à propos des béguines (voir ci-dessous) mais je ne suis jamais parvenu à trouver le livre d'où il est extrait. Quelqu'un pourrait-il me le dire ? D'avance merci.
 
Bien cordialement,
 
Benoît Beyer de Ryke
 

... ces femmes qui vont, à cette époque, sur toutes les routes d'Europe. Elles se déplacent en bandes comme des oiseaux migrateurs. Il apparaît dans les régions du Nord, en Rhénanie et en Bavière, une soudaine floraison d'amoureuses, une pluie de clairs visages sur les plaines grises, une aube de quarante ans sur le monde mort. Ce sont des femmes en lambeaux, des femmes des quatre vents. Elles vont sans autre souci que d'aller. Leur robe est défraîchie, leur parole est en morceaux. Dans la hâte, elles écrivent, elles glissent dans un herbier quelques phrases endeuillées d'or. Le plus souvent, elles se tiennent loin des encriers, laissant le ruisseau de leur voix s'égarer dans l'air limpide. Ce qu'elles nomment ,,Dieu , c'est une vitesse mentale plus grande que toute lumière, une pensée étranglée avant même d'apparaître, une précipitation de jouissance dans la chair tendre. Ce qu'elles nomment «Diable», c'est pareil. Elles sont en avance sur les mots qui pourraient servir, sur le silence qui pourrait les reposer. Elles sont toutes saintes si être sainte c'est n'être rien. Elles sont saintes si être saint c'est aimer la terre d'un amour inoubliable comme au bord d'en mourir, comme à l'heure de tout perdre. Elles échappent au mariage comme à l'Église, au jour comme à la nuit. On les dit, folles», on veut les mettre en cage dans un cloître, les enterrer dans une morale. Mais rien n'y fait. On en brûle quelques-unes... Leurs écrits ont été saisis. Ils étaient aussitôt recopiés. C'est long de recopier un livre, et il y faut une patience enfantine, un grand oubli de soi. Les copistes attiraient sur eux la même puissante colère. Ils écrivaient quand même. Il est des choses plus durables que la mort. Il y a des amours bien plus clairs que de vivre.

 

Christian BOBIN