référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1995-11/msg00012.html
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     Conversation       

Creon et Thesee BOURASSA ANDRE G



Vos craintes sont tout a fait fondees. En suggerant l'an dernier un angle
d'interpretation pour l'_Antigone_ d'Anouilh, situee dans le cadre du 50
anniversaire de la liberation et tenant compte de ce que la piece avait
ete creee durant l'occupation, je n'entendais aucunement enfermer a tout
jamais le texte dans une vision unique. Mais, contrairement a un professeur
de litterature, qui doit ouvrir les perspectives, un metteur en scene ne
peut proposer pour une oeuvre toutes les interpretations possibles; il doit
faire des choix d'actualisation. Il etait difficile d'ignorer ce choix-la.

Ceci dit, vous avez bien fait, me semble-t-il, d'attirer l'attention sur
la date d'ecriture de l'oeuvre et sur l'ambiguite possible du rapport
Antigone-Creon. Cette ambiguite rappelle, a certains egards, celle du
rapport Thesee-Minos dans _Los Reyes_ de Cortazar, piece publiee pour
la premiere fois en 1949, ou le cretois Minos et sa passion orientale nous
est presente de facon aussi sympathique sinon plus que le grec Thesee et
sa raison occidentale. Mais, durant l'occupation allemande de la France, je
doute qu'on ait pu voir le Creon d'Anouilh de facon aussi paradoxale et
meme troublante que le Minos de Cortazar.
Andre G. Bourassa

On Wed, 8 Nov 1995, W S Brooks wrote:

> Soit. Je suis d'accord. Mais il y a quand meme un probleme potentiel avec
> cette optique seduisante et il faut mettre des limites a cette
> interpretation pour qu'elle n'ouvre pas la voie a une explication beaucoup
> moins subtile que la votre.
>    Il faut se rappeler qu'Antigone, creee en 1944, a ete ecrite
> (completee, parait-il) en 1942. Or, avant l'occupation de la zone libre,
> fin 1942, il n'y a pas eu de resistance proprement dite.  Je ne nie pas
> qu'Anouilh ait pu changer son texte, ca et la, a la rigueur, mais je doute
> fort qu'il l'ait re-ecrit fondamentalement, ce qui serait necessaire si
> l'on veut y voir des references a la Resistance, sens maquis ou militaire.
> Refleter dans sa piece un certain esprit, une attitude, une resistance
> sourde (surtout des femmes) contre l'envahisseur - c'est tout ce que vous
> dites, mais d'autres vont plus loin, p. ex., nos etudiants qui veulent y
> voir quelque chose de plus explicite. C'est une surinterpretation, si je
> peux me permettre ce mot, que de dire qu'Antigone incarne la Resistance et
> Creon la Collaboration. Nous avons tous lu et entendu cela.
>    Mais tout cela risque d'etre dans l'imagination des critiques et
> surtout dans celle de ceux des defenseurs d'Anouilh, il y a un
> demi-siecle, qui voulaient a tout prix combattre un soupcon de
> brasillachisme dans l'oeuvre de leur heros. Le genie de cette piece reside
> dans le fait qu'on ne peut pas dire avec certitude qui, d'Antigone et de
> Creon, est le mechant et qui le bon. On pourrait dire que c'est Creon le
> realiste, Creon le megalomane, etc. S'il etait facile de repondre a cette
> question, la piece vaudrait moins.
>
> On Tue, 7 Nov 1995, BOURASSA ANDRE G wrote:
>
> > Il y a une courte discussion sur Antigone dans les archives de Queatre.
> > J'en cite une intervention qui rattache la piece a la Resistance:
> >
> > ---------- Forwarded message ----------
> > Date: Thu, 15 Dec 94 10:49:35 EST
> > Subject: Re: Antigone
> >
> > Pour ce qui est du raport sociopolitique de l'oeuvre au temps de sa
> > creation, il faut se rappeler qu'_Antigone_ est de 1944, comme _Les
> > Mouches_ de Sartre sont de 1943, soit durant l'occupation allemande. Les
> > rapports Electre/Egisthe chez Sartre et Antigone/Creon chez Anouilh ont
> > alors des connotations particulieres. Il y avait une audace certaine,
> > pour ne pas dire une temerite, a mettre en scene pareilles situations a
> > l'epoque. Comme un hommage a la sourde mais efficace resistance des
> > femmes contre Vichy.
> > Andre Bourassa
> >
>

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