référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-02/msg00002.html
     Chronologie       
     Conversation       

Réponse à David Serge Ouaknine



R=C9PONSE DE SERGE OUAKNINE =E0 DAVID TROTT

Bravo pour votre analyse. Pertinent! Mais pourquoi cette insistance sur la
fragmentation et la mise en abyme, aujourd'hui? Pas seulement chez Mesguich
mais partout dans le th=E9=E2tre moderne (depuis Pirandello...). C'est que l=
a
mise en abyme pour Mesguich correspond =E0 une mise en doute du sens. Le
rideau le l=E8ve sur une bo=EEte =E0 illusion dans  laquelle il ne faudra pa=
s
verser par identification excessive... Ainsi, par les proc=E9d=E9s de la mis=
e
en sc=E8ne il s'agira de d=E9construire le moment o=F9 pr=E9cis=E9ment du se=
ntiment
peut se constituer, du croire peut s'arr=EAter, de la pens=E9e peut se
surjouer, prendre le mot =E0 la lettre, s=E9rieux pour faire Loi. Dans
l'impossibilit=E9 de constituer une v=E9rit=E9 du corps, le th=E9=E2tre occi=
dental,
s=E9mantiquement fond=E9 sur la parole ( =E0 l'exception des italiens que vo=
us
savez...) retourne =E0 un travail de l'espace, de la d=E9construction des se=
s
vertus illusionistes, faute de pouvoir =E9difier du sens par une dramaturgie
forte. Les textes classiques sont alors les templins d'une mise en abyme de
la l=E9gitimit=E9 des figures, des espaces, des lieux, du temps lui-m=EAme.
Beckett fut le dernier =E0 pouvoir dire le non-sens avec du sens ...parl=E9.=
Il
ne fit pas un th=E9=E2tre de l'Absurde (pauvre Martin Esslin...) mais de la
m=E9taphysique impossible. Ce n'est pas la vie qui est mise en d=E9faut mais=
le
ciel et l'impuissance du langage =E0 le contourner (m=EAme chez Ionesco mais=
en
plus baroque).
Les metteurs en sc=E8ne se sont donc constituer comme des auteurs de  la mis=
e
en d=E9faut de la parole. Mettre en sc=E8ne c'est mettre en p=E9ril l'espace=
de
l'impuissance des mots =E0 constituer une v=E9rit=E9. Pour ce travail de
d=E9construction et de fragmentation il est pr=E9f=E9rable car plus =E9difia=
n pour
les yeux de s'attaquer =E0 des textes classiquse ( qui s'y pr=EAtent
mieux...)... Ceci est une br=E8ve introduction =E0 un sujet tr=E8s vaste.

Aussi pour me rapprocher de votre interrogation ( rideau et fragmentaion de
la sc=E8ne) il faut entendre que derri=E8re le th=E9=E2tre de Mesguich, =
r=E9sonne sa
culture juive s=E9parade dont il est issu et qui (tunisienne, je crois ) ne
connaissait pas le th=E9=E2tre (j'insiste) mais seulement des textes sacr=E9=
s, =E0
l'int=E9rieur de l'espace circulaire de la synagogue. Un espace sans rideau
et ou les "fid=E8les" sont les acteurs collectifs d'un rite religieux. Le
th=E9=E2tre occidental repr=E9sente donc pour lui ( retour du refoul=E9...)
l'inverse de cet espace o=F9 la parole est  sans frontalit=E9 o=F9 le livre =
est
au milieu de la communaut=E9 sur ce qu'on appelle la  "bima" ( de la d=E9rri=
ve
le nom de HA-Bima  ( Ha =E9tant article)- le premier th=E9=E2tre d'Israel (=
ou la
table du livre).

La d=E9consctruction de la sc=E8ne =E0 l'italienne aujourd'hui correspond=
donc  =E0
la recherche de cet espace perdu, ant=E9rieur =E0 la th=E9=E2tralit=E9=
occidentale et
o=F9 l'Orient biblique pouvait poser ses actants face =E0 Diex ( C'est pour
cela que la repr=E9senation est interdite dansle judaisme comme dans l'islam=
,
car elle fait image contre la parole divine, elle rend et fige dans le
visible ce qui doit demeurer innommable et invisible).
Les publications de Mesguich concernant l'=C9ternel et l'=E9ph=E9m=E8re ne=
sont pas
un accident r=E9thorique ( mais c'est aussi le propre du th=E9=E2tre...), el=
les
correspondent, dans sa pratique, =E0 cet imaginaire o=F9 le vrai "est" SANS
th=E9=E2tre, une d=E9marche ( tr=E9s c=E9r=E9brale et physique en m=EAme=
temps), une
qu=EAte de la parole vivante dans un inter-humain du livre entre les =EAtres=
..
La sc=E8ne =E0 l'italienne en est rigoureusement le contraire. Elle est pour
cela le plus grand d=E9fi possible de la parole. On y est "spectatator"
(lunettes en anglais), d'abord absorb=E9 par les yeux, appel=E9 =E0 combler =
le
vide, un trou, une b=E9ance de l'=EAtre en-de=E7=E0 du quatri=E8me mur (m=EA=
me s'il n'y
a pas de rideau). La sc=E8ne =E9lisab=E9thaine =E9quilibre davantage le=
sonore et
le visuel, elle permet la "mise en =E9cho" et non "la projection en miroir"
de la parole.

Ainsi, fragmenter cet espace frontal correspond a tout ce qui aspire =E0
d=E9manteler le visible pour rejoindre l'imm=E9diatet=E9 de l'audible ( Dieu
s'=E9coute il ne se voit pas...). La fragmentation est la r=E9ponse qui cach=
e
le lieu d'un monde de non contiguit=E9 des =EAtres, du sens et de la parole.=
=C0
la non fragmentation du Livre et des =EAtres se superpose le d=E9coupage et =
la
mise en abyme du lieu sc=E9nique d'o=F9 se projette la parole.

Ainsi mettre en sc=E8ne par fragmentation ( le discours moderne et
post-moderne) correspond =E0 la nostalgie d'un monde a-th=E9=E2tral, d'un mo=
nde
de la continuit=E9 m=E9lodique, de la globalit=E9 spatiale, celle de la pri=
=E8re
chant=E9e ( dont Racine est le dernier repr=E9senant classique). Marivaux, l=
ui
qui vient apr=E8s , porte la nostalogie du vers racinien, et au-del=E0 de
l'idyllique monde sauvage, du paradis rousseauiste d'une "bonne nature"
contre un homme urbain et perdu, la voix comme une v=E9rit=E9 perdue, une
faille de l'=EAtre,la descente en clair-obscyre d'un Dieu avort=E9.

Un rideau c'est ce qui met une distance entre l'=E9ternit=E9 innommable qu'i=
l
voile ( le  dieu des juifs =E9tait  voil=E9, dans le Saint des Saints du
Temple), cet espace inutile o=F9 il n'y avait rien, sinon la toute
non-th=E9=E2tralit=E9 de la pr=E9sence divine... La fragmentation de l'espac=
e
th=E9=E2tral contemporain, une fois le rideau ouvert, est un retour =E0 ce l=
ieu
refoul=E9, o=F9 l'espace vaut seulement du temps.  Il correspond dans
l'inconscient collectif occidental =E0 ce qu'il fut =E0 l'=E9poque du=
Temple: ce
qui voile le lieu saint de l'invisible.  Toute la pens=E9e occidentale est
celle du  non-temps elle advient =E0 l'=E9puisement de l'espace,=E0 l'horizo=
n
d=E9=E7u de ses attentes.
=46ragmenter c'est annuler la perspective.

Il s'est pass=E9 entre l'=E9poque m=E9di=E9vale et la Renaissance un ph=E9no=
m=E8ne
analogue quand on a sorti le th=E9=E2tre de l'int=E9rieur de l=C9glise pour =
le
parvis de la cath=E9drale...c'est =E0 dire du dedans de l'espace globalisant
religieux o=F9 le temps de la sc=E8ne ( et de la C=E8ne) se passe en place d=
e
l'Autel...Le rideau est la cl=F4ture symbolique du vide de la "camera
obscura" de la sc=E8ne =E0 l'italienne derri=E8re laquelle viendra se=
d=E9voiler -
et c'est =E0 cela que sert le th=E9=E2tre -,  la parole, une fois le rideau
lev=E9e...

=46ragmenter l'espace de cette bo=EEte revient =E0 vouloir d=E9truire les=
signes du
visible,  d=E9loger la voix ( le dieu cach=E9) des donn=E9es physiques de
l'espace de la parole pour r=E9cup=E9rer la temporalit=E9 perdue de son orig=
ine.

Je suis juif moi-m=EAme ( et il m'a fallut de longues ann=E9es pour comprend=
re
cette tentation tout aussi semblable de fragmenter et de mettre en abyme,
car il est aujourd'hui impossible de constituer par la sc=E8ne ce qui serait
un dialogue imm=E9diat avec Dieu. Je comprends le th=E9=E2tre occidental tou=
t
entier  comme un immense effort symbolique pour dire l'intangibilit=E9 de
l'esprit divin qui habite les =EAtres, au-del=E0 de leur th=E9=E2tre=
quotiden, pour
ce moment de v=E9rit=E9, mis =E0 nu, sans th=E9=E2tre et par les moyens m=EA=
me des
effets de la sc=E8ne. Fragmenter c'est chercher Dieu.

Donc d=E9construire c'est mettre =E0 bas le lieu, les signes,les mots, les
corps, c'est donner de la vitesse pour se rapprocher plus vite du point
infini o=F9 commencerait Dieu.Pour toucher quelque chose au-del=E0 du corps,
au-del=E0 des mots. Ce qui dans l'=EAtre ne meurt pas. Quand un rideau se l=
=E8ve
nous aspirons =E0 l'aurore, =E0 une naissance du monde et des =EAtres, sur s=
c=E8ne
nous attendons une r=E9v=E9lation par leur pr=E9sence. Nous attendons la
naissance de l'humain par un acte de pr=E9sence ou de parole. Le XVII i=E8me
si=E8cle, celui de Marivaux, celui des Lumi=E8res crie, parce qu'il sait  qu=
e
tout ce qui est de droit divin sera perdu, et la parole a fui au-del=E0 du
point de fuite de la sc=E8ne.

=C0 partir du moment o=F9 la sc=E8ne a cess=E9 d'=EAtre un lieu de certitude=
de
l'=EAtre pour devenir un lieu de d=E9rision, de d=E9rilection, de =
sinistrose, de
catastrophisme d=E9risoire, de mal de vivre...de mal =EAtre, les mots sont
devenus les outils du doute et l'espace th=E9=E2tral le lieu d=E9fait de cet=
te
prison de la parole.

Nous demandons au th=E9=E2tre de nous restituer ce que la vie a perdu et fau=
te
de pouvoir voir les dieux descendre de la vie fictive vers la vie r=E9elle,
nous fragmentons cet espace par d=E9pit, nous d=E9faisons sa visualit=E9 pou=
r
qu'il accouche de ses v=E9rit=E9s d=E9funtes. Mettre en abyme c'est  une d=
=E9marche
quasi magique qui veut croire que le vide vis=E9 nous restituera l'=EAtre, q=
ue
la blancheur retrouv=E9e, que le silence o=F9 plus rien ne tient, que l'espa=
ce
tout entier effac=E9 de notre regard =E9quivaudra =E0 de l'indicible clart=
=E9 qui
jaillira d'au-del=E0 du rideau, vers ce double lointain, cette obscurit=E9 o=
=F9
c'est r=E9jugi=E9 le spectateur.

Le rideau est la simple figure de notre attente. Un lever de rideau appelle
ce qui ne veut pas mourir mais cherche dans ce qui s'agite =E0 distance, un
indice de sens pour poursuivre son trajet - un souffle d'au-del=E0 du
prosc=E9nium  pour dissoudre la fronti=E8re de la rampe.

Mesguich, vous l'aurez compris, est l'un des parangons de cette qu=EAte, =E0
poser le m=EAme geste et Marivaux le s=E9duit parce que sa langue donne =E0
l'espace d=E9fait, le parfum de la jeunesse dans un monde qui se sait mortel=
..





/_/           (0 0)
(*)
+---oOO----OOo--------------------------------------+
|   Serge Ouaknine                                  |
|                                                   |
|     Tel    : (1- 514) 288-0418                    |

|     Fax    : (1- 514) 288-3514                    |
|     e-mail : r34424@er.uqam.ca                    |
| 3543 St-Urbain, Montreal, Quebec, Canada H2X 2N6  |
+---------------------------------------------------+



------------------------------