référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-02/msg00012.html
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Re: Fragmentation (suite) BOURASSA ANDRE G



Ce debat souleve, d'une facon renouvelee, la question - je ne dirais pas le=
=20
probleme - de l'unite de lieu dont ne s'etait pas preoccupe Aristote. Le=20
theatre grec nous presente des successions de temps situees dans la=20
vraisemblance. La pensee juive a change la donne avec la notion=20
d'eternite ou le temps n'est pas decoupe et les lieux sont simultanes. Le=
=20
spectateur d'une Passion avait une vue panoramique - theatrale au sens=20
strict - sur des lieux ou mansions simultanes ou se deroulait une=20
"passion" - plutot qu'une action - dont le resultat etait connu et "pati"=
=20
d'avance. La boite a illusions de la Renaissance a supprime les lieux=20
multiples du Moyen-Age et reduit la vue panoramique au seul regard du=20
Prince devant qui on voile et devoile l'espace scenique au gre des=20
decoupages du temps.=20

Au contraire de ces temples dont le voile est tire aux yeux du peuple a=20
tout jamais - selon une tradition juive qui est conservee dans certaines=20
traditions chretiennes orientales - ou l'action n'accessible qu'aux=20
privilegies, le rideau a l'italienne coupe et decoupe l'action scenique=20
non pas necessairement en fragments mais en unites de sens, en "actes"=20
disctincts. Ce decoupage, dans la pensee du spectateur qui n'a pas le=20
plus souvent de vue panoramique, l'oblige a une reconstruction des temps=20
et des lieux dans une tentative de retrouver le grand recit dont il est=20
toujours en quete.=20

Mais ce decoupage, quand il separe et rapproche en meme temps un drame en
cinq "actes" d'une saynete comique offerte en lever ou baisser de rideau,
force le spectateur a elargir l'horizon de son attente d'un grand recit
qui ne vient jamais, qui ne sera peut-etre jamais plus possible que dans
sa tete. La Passion medievale etait un grand recit, comme l'etaient les
tragedies grecques tirees de l'epopee homerique. Le heurt mais aussi la
complementarite de pieces multiples offertes en succession inusitee depuis
Moliere - a ce qu'on nous a appris - ont forcement un effet de
distanciation qui non seulement rappelle qu'on est en representation et
non en presentation, que les memes acteurs ont plus d'un role a leur
repertoire, mais aussi que la vie est plus complexe que ce qu'on trouve=20
ainsi decoupe, charcute entre deux effets de rideau. Pour paraphraser=20
Shakespeare, c'est le treteau - "stage", et non la piece - mot qui=20
refere au fragment - qui est un monde.=20

Notre theatre du quotidien, dont l'ecriture s'inspire si souvent de=20
simples faits divers et qu'on triture en multiples fragments, a donc=20
eu tout interet a se chercher des espaces libres, semblables a ceux des=20
temps anciens, espaces qui donnent du champ au regard, un peu de perspectiv=
e=20
reelle par rapport a la perspective illusionniste de la scene a l'italienne=
.=20

Excusez-la.=20

Andre G. Bourassa <bourassa.andre_g@uqam.ca>
http://www.er.uqam.ca/nobel/c2545/theatral.html

On Sat, 3 Feb 1996, David Trott wrote:

> Je remercie vivement Serge Ouaknine pour sa brillante synthese de la mise=
en
> scene fragmentee comme quete d'un sens perdu.  Une demonstration vaste et
> puissante qui m'ouvre de grandes perspectives et qui me permet de saisir
> mieux la specificite des mises en scene de D. Mesguich et de la grande
> civilisation a laquelle il doit des aspects de son inspiration.
>=20
> Fort de ce que j'apprends de vous, Monsieur Ouaknine, je commence a preci=
ser
> mes idees sur le theatre italien d'avant le 18e siecle.  (Les recents
> echanges sur "queatre" a propos des formes theatrales de cette epoque
> s'averent precieux, et je felicite notre moderateur de nous avoir fourni =
ce
> lieu indispensable au processus.) =20
>=20
> Premierement, il est clair qu'il y a une difference capitale entre "LA SC=
ENE
> A L'ITALIENNE", focalisant par sa perspective sur une Parole (ou espace d=
e
> la Parole) que le lever du rideau (l'action, pas la petite piece) est cen=
see
> devoiler, et "LE THEATRE ITALIEN", issu de la Commedia dell'Arte qui, ell=
e,
> met l'accent sur le corps des acteurs.  Votre reponse nous presente une
> tradition theatrale que vous qualifiez directement ou indirectement ainsi=
:
> espace d'"identification excessive" ou "du sentiment"; "occidental";
> "illusioniste"; "scene a l'italienne"; "espace frontal"; "cette boite"; "=
un
> lieu de certitude"; etc. Contre cette tradition, vous placez: "le theatre
> moderne"; la "culture juive" dont D. Mesguich est issu; l'espace d'une
> "immediatete de l'audible"; et le theatre medieval.  Cette structuration
> aide beaucoup a visualiser comme bloc une tradition theatrale allant de l=
a
> Renaissance a l'epoque "moderne" (19e siecle?, 20e siecle?... c'est un to=
ut
> autre debat), et a situer aux confins temorels et spatiaux de ce bloc: AV=
ANT
> -un theatre medieval; APRES -un theatre contemporain; AILLEURS (selon des
> pespectives "eurocentristes" qui ne sont pas miennes) -la culture juive q=
ue
> vous evoquez; et AUTRE - un theatre de l'"immediatete".  Or, bien qu'on
> situe "le theatre italien" chronologiquement entre la Renaissance et le 1=
8e
> siecle, je le vois comme incorporant bien des caracterisques de ce
> AVANT-APRES-AILLEURS-AUTRE que votre beau texte m'incite a preciser.
>=20
> Deuxiemement, le fait que vous mettez a part les Italiens ("a l'exception
> des italiens que vous savez...") dans votre reponse merite qu'on s'y
> attarde. Leur cas est celui d'une coalescence toujours problematique de
> fragments autonomes (lazzis, "parte") et apparemment (mais pas reellement=
)
> improvises. Cousus ensemble par des scenarios laches, ces fragments risqu=
ent
> a tout moment de destabiliser le spectacle qu'ils constituent. Ou reside =
le
> sens de ces coalescences ephemeres? (et je serais sincerement ravi de tou=
te
> reponse) Dans la theatralite "pure" de chaque fragment?  Dans le spectacl=
e
> global? J'ai l'impression d'une forte presence, a l'interieur meme du
> "bloc"--que j'ai pris la liberte de schematiser a partir de vos propos--d=
e
> traditions contraires, et plus vivaces qu'on n'avait soupconne et qui
> existaient en dialogue constant avec le theatre de la Parole.
>=20
> Et troisiemement, la "deconstruction de la scene a l'italienne" au 20e
> siecle est presentee comme "la recherche de cet espace perdu, anterieur..=
.".
> Pourtant, dans les "traditions contraires", il n'y aurait pas cette
> anteriorite, mais simultaneite ou dialogisme.  On peut se demander si ce
> n'est pas une partie de l'explication de la reception positive, enthousia=
ste
> qu'eprouvent de nos jours tant de formes theatrales jugees mineures par u=
ne
> certaine histoire theatrale du passe.
>=20
>=20
> David Trott
>=20
> =3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=
=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=
=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D
> David Trott                             t=E9l bureau 905-828-5497
> =C9tudes Fran=E7aises                       t=E9l. r=E9s. 416-484-9172
> Coll=E8ge Erindale                        trott@epas.utoronto.ca
> Universit=E9 de Toronto
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