référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-02/msg00032.html
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Re: redondance, comique et theatralite Peter Marteinson



On Sun, 11 Feb 1996, David Trott wrote:

> La comedie des FOURBERIES DE SCAPIN de Moliere est qualifiee par un de se=
s
> =E9diteurs (Editions du Seuil) d'=ABexercice de pure virtuosite=BB.  En e=
ffet,
> cette oeuvre de fin de carriere (1671) temoigne d'une maitrise technique
> poussee[...]
>                 OCTAVE
>         Qu'il arrive ce matin meme?
>                 SYLVESTRE
>         Ce matin meme.
>         (...)
>                 OCTAVE
>         Avec une fille du seigneur Geronte?
>                 SYLVESTRE
>         Du seigneur Geronte.
>         (etc...)
>=20
> Le procede se generalise par la suite: DEUX couples d'amoureux, DEUX pere=
s
> ridicules, DEUX scenes ou ces derniers sont depouilles par Scapin, DEUX
> seances ou Geronte est ridiculise par le fourbe...  Moliere applique bien=
la
> recette de la repetition que Bergson associera plus tard a la production =
du
> rire.

> L'affichage de la theatralite se fait d'autres manieres aussi: au debut d=
e
> la piece, Octave redouble son cri de detresse avec une telle insistance q=
ue
> son emploi de jeune amoureux attendant le valet intriguant qui doit le
> sauver devient transparent: (=ABConseille-moi=BB, =AB...par ou sortir de
> l'embarras ou je me trouve?=BB, =ABQue dois-je faire? Quelle r=E9solution=
prendre?
> A quel remede recourir?=BB, =ABje suis desespere; je suis le plus infortu=
ne de
> tous les hommes=BB, =ABScapin, si tu pouvais trouver quelque invention...=
.=BB [I,
> 1&2])
>=20
>=20
> Ce que j'aimerais savoir, c'est si l'on peut formaliser une distinction e=
ntre:
>         1) la redondance comme simple procede pour la construction du sen=
s;
>         2) la redondance comme mecanisme declencheur du rire;
>         3) la redondance comme designateur de la theatralite.

Je ne peux resister, je vais mordre cet appat...

La question que nous pose M. Trott est des plus interessantes, pour moi,=20
et quoique je ne pretends pas avoir la reponse, je pense qu'on pourrait=20
s'en approcher d'un point de vue semiotique, en se focalisant sur le=20
probleme de l'enonciation.

Si l'on definissait le phenomene 1) de maniere etanche, on pourrait=20
considerer la redondance "comme simple procede pour la construction du=20
sens" en tant que sens a l'enonciation unique mais repetitive ; en=20
d'autres termes, il s'agirait d'une multiplicite d'enonces qu'emet un=20
seul esprit figurativise par un seul acteur...

Pour ce qui est donc de la redondance comique,  2), il s'agirait d'une=20
signification qu'articule deux acteurs, mais... pour que les repliques du=
=20
second soient declencheurs du rire, il faudrait que le personnage soit=20
percu comme articulant une signification qui n'est pas a lui, voire comme=
=20
emettant une articulation qui n'est pas la sienne. Il ne parle pas en son=
=20
propre nom, et ouvre donc la bouche pour d'autres raisons. Pour cette=20
raison la perception du spectateur, ou du lecteur, est qu'il realise le=20
comique de Socrate, en mediatisant "une erreur quant a la connaissance de=
=20
soi-meme", (Platon, Philebe, 49c) parce qu'il ne vois pas l'alterite qui=20
caracterise l'articulation de "son" sens (emprunte).

Quant au troiseme phenomene, c'est a peu pres la meme chose selon cette=20
optique, car les personnages cites par M. Trott articulent, "sans le=20
savoir", un sens "vertical" qui est le reflet de la conscience de=20
l'auteur plutot que de la leur. Ce qui ne marche que grace a la valeur=20
clichee, percue par Moliere deja, du schema banal selon lequel le valet=20
(a l'instaure de l'esclave spirituel de Terence), l'"ingenioso" des=20
critiques espagnols, doit mener le jeu en inventant des complots, en bon=20
adjuvant au sujet principal, pour faire avancer les espoirs de ce dernier.

Et si la "repetition de la redondance" augmente chaque fois davantage le=20
comique de cette "alter-articulation", c'est que la repetition concretise=
=20
et met en evidence l'ignorance de son emetteur vis-a-vis de "l'origine=20
autre" de sons sens. Mais je doute que la redondance soit, en general, un=
=20
indice de la theatralite proprement dit ; pour moi, il s'agit plutot d'un=
=20
mecanisme comique assez courant, qui eventuellement coiciderait avec un=20
esprit theatral -- souvent, mais pas a priori.

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Peter G. Marteinson
SESDEF - Soci=82t=82 des =82tudes sup=82rieures du D=82partement de fran=87=
ais
AS/SA - Applied Semiotics/S=82miotique appliqu=82e
http://www.epas.utoronto/french/as-sa
Department of French
University of Toronto
7 King's College Circle Toronto ON Canada M5S 1A1

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=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=
=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=3D=
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