référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-02/msg00058.html
     Chronologie       
     Conversation       

No Subject Guy Spielmann




Je reviens tres rapidement sur les pertinentes remarques de B.Russell
pour rappeler la distinction faite par Nelson Goodman entre oeuvres
*allographiques* et *autographiques*, ou l'on retrouve les deux grandes
formes de representation (ou de performance): l'allographie presuppose
une forme stable; et je cite ici le *nouveau dictionnaire encyclopedique
des sciences du langage* de Ducrot et Schaeffer (Seuil, 1995):
"l'identite de l'oeuvre, par exemple celle de *Berenice*, reside dans
l'identite syntaxique du texte qui la constitue et qui est pareillement
instancie par tous les exemplaires." ---remarquons en passant le choix de
*Berenice* a titre d'exemple, ce qui ne parait pas relever de la
coincidence: le theatre "classique" est par excellence celui que nous
considerons comme allographique (ce qui ne signifie pas qu'il l'est
absolument! Mais c'est une autre histoire...).

D'autre part, l'oeuvre *autographique* est unique par definition, et ne
peut pas, a strictement parler, se "repeter" ni se "re-presenter" (aux
deux sens de ces deux termes). Evidemment, il est toujours possible de
considerer une representation dans un sens autographique: c'est d'ailleurs
ce qui distingue les travaux d'analyse plus specifiquement "dramatique"
par rapport aux "litteraires". Il n'en reste pas moins que certaines
formes de theatre s'imposent comme essentiellement autographiques, et
notamment, bien sur, la comedia dell'arte, voire meme la Comedie
Italienne des annees 1680-1697 et les pieces de la Foire.

Or, le travail de Moliere, comme celui de Gherardi, consistait a donner a
ces representations autographiques un statut allographique par
l'impression d'un texte---meme si ce texte ne pouvait manifestement pas
re-presenter ce que les spectateurs avaient vu et entendu. Merci a B.
Russell d'avoir rappele que le verbe est lui aussi, dans ce cas,
insaisissable; n'oublions pas que le passage de la comedia dell'arte a la
Comedie Italienne a reporte l'aspect de virtuosite improvisationnelle sur
le langage, desormais accessible au public.Il faudrait opposer le verbe
(fluide) au texte (fixe), pour mieux saisir ce passage essentiel...
(d'apres le dicton latin *verba volant, scripta manent*), et noter que le
fameux marivaudage, quelque vingt ans plus tard, c'est d'une certaine
maniere la fixation textuelle de cette virtuosite verbale.

--- note etymologique:mes sources (anglophones) m'indiquent que "perform"
viendrait du vieux francais "parfournir", prefixe intensif "par-" et etymon
"fournir", (=accomplir).
D'un autre cote, Robert signale que "performance" est un
emprunt a l'anglais, d'apres "parfournir" (c'est donc comme "tennis", un
de ces mots-navette)  Selon le Gaffiot, *performare*
signifie "former entierement", ce qui ne nous avance guere, sauf si, en
jouant un peu sur les signifies, on considere que l'oeuvre "performee"
est autographique, c'est-a-dire completement formee, par rapport a
l'oeuvre allographique, qui serait une virtualite de performance?
Quelqu'un desire-t-il m'emboiter le pas sur ce chemin caillouteux, et
sans doute pave de bonnes intentions??

Guy Spielmann

------------------------------