référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-02/msg00073.html
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Cyberscenographies DR ROGER D BENSKY



Mais enfin, elle est ou ma loge ? Normalement, elle etait censee etre
au bout du troisieme couloir, derriere ce pan d'intermonde, de
l'autre cote de la bibliotheque virtuelle, a gauche des waters. Tu
parles !  J'ai du prendre une passerelle abandonnee dans le mauvais
sens et je me retrouve a la fois dans les cintres, au deuxieme rang
des spectateurs ( des spectr/acteurs ) et dans la fosse aux
accessoires. C'est quoi cette zone crepusculaire, cette " twilight
zone " ou je vous entends sans pouvoir vous toucher du regard ? Tout
a l'heure, j'ai entendu une drole de musique ....tiens! c'est Serge
qui a ouvert sa boite a souvenirs, son ecran a souvenances. Pour dire
comment il a decouvert le miracle theatral. Je vais en faire autant,
car a bon entendeur salut...

Pour moi, ca s'est passe dans une ville australienne, sur les rives
orientales de l'Ocean Indien. Perth. J'avais neuf ans. Je vous jure.
En guise de theatralite, je ne connaissais que le brouhaha nombreux
des grands, l'orgie des etoiles du sud sur une tenebre de velours et
la gestuelle mysterieuse des rabbins qui s'inclinaient a terre le
jour du Grand Pardon. ( Mais ce theatre-la me reliait aux millenaires,
au fondement,et a un au-dela qui etait aussi mon en-deca.) Mes
parents m'emmenaient donc pour la premiere fois au theatre. C'etait
une petite salle bondee de monde, qui attendait qu'on tire a la
grecque un rideau modeste, noir ou bleu nuit. On coupa brutalement
les lumieres ambiantes et j'ai ete terrorise par un coup de gong qui
a fait vibrer tout mon corps, un seul, mais puissant comme les
trompettes de Jericho. J'allais assister, meduse, a l'adaptation
d'une piece ou d'un conte de la Chine ancienne. Se devoilaient a mes
yeux de gosse emerveille des apparitions fabuleuses, proprement
magiques : des princesses virginales,des princes perdus, des peres
nobles et une reine magicienne dont les pouvoirs d'ensorcellement me
remplissaient d'epouvante. Je les revois encore, presque .....enfin,
apres quelques decennies et tout le tintamarre des evenements qui
parcourent une vie.
Or, ce que je retiens de tout cela sur le plan de la comprenette,
c'etait comment un grand tissu , qu'on faisait onduler entre deux
figurants avant de le poser au sol, devenait REELLEMENT un fleuve.
Sans tour de passe-passe, la, devant moi, un fleuve-signe. Fleuve-
signe qui a du me plonger a jamais dans le fleuve des signes, dans
l'ondulation infiniment extensible des signes a metamorphose. Sans le
savoir encore, je penetrais violemment-----c'est la seule maniere
efficace-----dans le royaume feroce et splendide de Dionysos.  Et
puis, c'etait fini, inconcevablement , cela s'est termine.
Inconcevablement. Et j'ai decouvert une deuxieme loi dionysienne :
l'illusion theatrale est frangible. Cela se dissout, comme les
pistoles du diable cela tombe en poussiere. ( " Ashes to ashes, dust
to dust " ). Voila : la metamorphose frangible, le miroir ensorcele,
mais en voie de brisure.   Merci , Serge, de ton exemple.  A d'autres-
---de nous le dire.

Roger-Daniel


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