référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-02/msg00074.html
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les trois coups Jean-Marie Apostolidès



"Connaissez-vous, de Quincey, les "Coups frappes a la porte dans Macbeth"?
Ce sont de curieuses pages qui semblent avoir ete ecrites pour votre
theatre." (Jean Paulhan, Lettre a Artaud, 1932)

Modeste contribution a la discussion sur les trois coups au theatre.

Une particularite du theatre (vu du cote du public) est sans doute de nous
introduire dans un espace sonore, dans une enveloppe sonore collective,
dont la limite est marquee par la voix du comedien. En d'autres termes,ce
n'est pas le batiment theatral en soi qui "cree" la salle de theatre; c'est
plutot la puissance de l'organe vocal du comedien qui definit la limite
entre cette enveloppe sonore avec ce qui en constitue l'exterieur. Il
s'agit, a mon avis, d'une veritable enveloppe psychique, au sens ou Didier
Anzieu a invente le concept ("Le moi-peau", editions Dunod).

Comprendre l'essence du theatre, c'est, je crois, d'abord saisir la
specificite de cette experience unique qui consiste a s'enfermer pendant un
temps theoriquement illimite, avec d'autres personnes, dans cette enveloppe
sonore. Elle peut se ramener a une plongee dans l'anonymat pour retrouver
peut-etre les sensations les plus archaiques, puisque, si nous en croyons
ce meme Anzieu, la premiere image du corps qui se construit chez l'enfant
est une image sonore. Cette experience pourrait etre comparee a une
experience religieuse un peu semblable: par exemple, ecouter dans un
temple, une synagogue ou une eglise la voix du pasteur, du pope, du rabbin
ou du cure (rayez les mentions inutiles, en fonction de vos croyances
personnelles), afin de se transformer en une communaute religieuse. Ici
egalement, c'est la voix, et non pas le batiment, qui cree l'enveloppe
sonore, d'une facon provisoire et fragile.

C'est ici qu'intervient peut-etre la fonction des trois coups au theatre,
et leur caractere magique. Que les coups visent a mettre fin a un temps
d'horreur (comme les coups a la porte dans "Macbeth", ou les coups frappes
par les freres de l'epouse de Barbe bleue lorsqu'ils arrivent enfin au
chateau du monstre pour sauver leur soeur), ou bien qu'ils visent a
introduire une temporalite nouvelle, comme c'etait leur fonction au theatre
dans l'enfance pied-noire de Serge Ouaknine, ils permettent non seulement
de creer une nouvelle temporalite, mais encore ils induisent un nouveau
mode d'ecoute. Ils marquent une rupture temporelle en creant un avant et un
apres. Au theatre, les trois coups frappes a l'aide du brigadier marquaient
jadis le passage de l'espace sonore quotidien a ce nouvel espace sonore que
j'ai tente de saisir, cette enveloppe psychique ou les spectateurs se
fondaient en un public.

Sans developper davantage ce theme ("n'allons point plus avant"), je
voudrais simplement citer le passage du texte de Thomas de Quincey (qui
date de 1823), qui m'a conduit a ces quelques reflections: "Afin qu'un
autre monde puisse faire irruption, celui-ci doit disparaitre pour un
temps. Les meurtriers et le meurtre doivent etre mis en quarantaine -coupes
par un abime incommensurable du flot ordinaire des affaires humaines-
enfermes a double tour dans quelque profond repaire: il doit etre manifeste
a nos yeux que le monde de la vie courante est soudain suspendu -mis en
sommeil- en transe- precipite dans une epouvantable treve: il faut que le
temps soit annihile; que soit aboli tout lien avec les choses exterieures;
et tout doit s'abstraire dans une profonde syncope, dans un suspens des
passions terrestres. Il s'ensuit que quand l'acte est accompli, quand
parfaite l'oeuvre des tenebres, alors le monde de tenebres se dissipe comme
un spectacle de nuages: le heurt a la porte se fait entendre et donne a
savoir que debute la reaction: l'humain exerce son reflux sur l'infernal:
le pouls de la vie commence a battre encore: et le retablissement des faits
communs au monde dans lequel nous vivons, soudain nous rend sensibles
profondement a la terrible parenthese qui les avait suspendus." Thomas de
Quincey, "Sur le heurt a la porte dans Macbeth", trad. Gerard Mace, Fata
Morgana, Montpellier, 1987.

Il me semble que c'est exactement le mouvement inverse qui se produit avec
les trois coups au theatre. Mais la fonction demeure identique. Qu'en
pensez-vous?

P.S. Je n'oublie pas que j'ai pose sur ce reseau il y a quelques jours une
petite colle a propos des "fuseaux de Sganarelle" (dans Dom Juan). J'ai
recu quelques reponses qui meritent discussion. J'y reviendrai bientot.

Jean-Marie Apostolid=E8s
Department of French and Italian
Department of Drama
Stanford University
Stanford, CA 94305-2010
(415) 723-4460
=46AX:  (415) 723-0482
Email: aposto@leland.stanford.edu



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