référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-02/msg00080.html
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Les fuseaux de Sganarelle Jean-Marie Apostolidès



Qu'on me permette de revenir a la question posee il y a une douzaine de
jours: Dans le "Dom Juan" de Moliere, Sganarelle dit =E0 son ma=EEtre:
"Cependant vous voyez, depuis un temps, que le vin =E9m=E9tique fait bruire =
ses
fuseaux." (Acte III, sc.1).Aucune des explications propos=E9es pour cette
phrase =E9trange ne me satisfait pleinement. Comment la comprenez-vous
vous-m=EAme?

Plusieurs reponses permettent peut-etre d'entrevoir une (ou des) solution a
ce petit probleme. Max Vernet  m'a envoye une premiere reponse, ou il dit,
entre autres choses: "Effectivement, la solution donn=E9e par littr=E9 et
reprise par les =E9diteurs ne satisfait gu=E8re. Je comprends (comme toi, je
parie): comme la Parque. Lachesis?: celle qui d=E9vide le fil? L'=E9m=E9tiqu=
e
=E9tant pr=E9sent=E9 comme l'annonce (ou la cause) de la mort. Il est=
possible de
penser que Sganarelle, qui se sent d'humeur savante,tr=E9buche sur une
expression qu'il ma=EEtrise mal (mais laquelle?) et produit une phrase
b=E2tarde, macabre, et comique. Qui alors serait effectivement et
n=E9cessairement un hapax." Apres avoir consulte ARTFL, ce meme collegue m'a
envoye un second message: "Il n'y a pas d'autre "bruire ses fuseaux" dans
tous les textes contenus dans ARTFL entre 1500 et 1700. Je viens de
regarder. 9 occurrences de -fuseaux-, dont trois concernent la Parque. La
majorite des occurrences de -fuseau- vient des contes de Perrault."

Pierre Force de son cote, apres avoir rappele que le vin emetique etait au
centre de la querelle entre la Faculte de medecine de Paris et celle de
Montpellier (querelle de l'antimoine), m'affirme que dans l'iconologie, la
Renomee est presentee avec un cor et non pas un fuseau. Pour lui, il y a
confusion de Sganarelle entre ces deux objets, mais il n'y voit aucune
allusion a la mort, comme Max Vernet. Il admet cependant que l'expression
induit a un double-entendre qui est perdu, et que nous ne pouvons pas
retrouver aujourd'hui. La preuve, aucun des dictionnaires consultes par
=46orce (Littre, Academie Francaise, Hatzfeld et Darmesteter, etc.) ne va
au-dela de l'explication habituelle. On aboutit a un cercle ou les
dictionnaires s'appuient sur l'autorite de Moliere pour trouver le sens
figure
d'une expression qu'on ne trouve que chez lui. "C'est un peu court, jeune
homme", conclut Force.

Un dernier message de Paulin Capron merite d'etre cite. Apres avoir rappele
que le vin emetique est, selon Furetiere, "un remede qui purge avec
violence par haut et par bas", notre jeune collegue m'ecrit: "Le probleme
n'a pas de solution, sauf a accepter de mettre ses mains dans la merde
[sic]. Allons-y gaiment! Observez d'abord que le mot fuseau peut se lire
comme une deformation du mot fusee, deformation voulue par Moliere, mais
connue avant lui. Par exemple, au mot fuseau, Cotgrave donne la traduction
suivante: "A spindle; or spoole; also, as Fus=E9e". Ce que Sganarelle dit
effectivement, ou du moins ce qu'entendent les spectateurs du XVIIe siecle
est litteralement ceci: "Le vin emetique fait bruire ses fusees". Le sens
figure devient maintenant plus clair. Le vin emetique etant un "remede qui
purge avec violence", lorsque quelqu'un en prend, ses dejections sont
violentes comme des fusees d'artifice. Non seulement le bruit des gaz
intestinaux rappelle celui des pieces d'artifice, mais la matiere elle-meme
sort avec la violence, la soudainete d'une fusee. L'expression est connue
des medecins du temps. Elle s'applique meme aux patients les plus
prestigieux, comme le monarque. Ainsi Fagon, medecin de Louis XIV,
note-t-il en 1711 dans le "Journal de la sante du roi", apres une purgation
de son royal client: "Apres ce retour de bassin, les fusees continuerent de
se suivre frequemment". Plus bas, alors que la posture du monarque previent
la libre sortie des gaz intestinaux, le meme Fagon remarque que cela
l'obligea "de lui representer que cela interrompait le cours de ces fusees
d'humeurs, qui se faisaient entendre a tous moments, et lui faisaient mal".

Capron termine son message par de multiples et savantes considerations sur
le role des dejections chez Moliere (qu'il oppose aux injections dont a
traite Ronald Tobin dans un livre connu), sans omettre la replique de
Sganarelle peu apres la remarque sur les fuseauxfusees: "Pardonnez-moi,
Monsieur; je viens seulement d'ici pres. Je crois que cet habit est
purgatif, et que c'est prendre medecine que de le porter."

Il s'agirait donc, si nous acceptons de suivre Capron sur ce terrain, d'une
plaisanterie de Moliere ramenant au premier plan, dans le langage lui-meme,
la fonction corporelle qui est au centre de son esthetique, comme une
recente discussion sur le reseau nous l'a amplement demontre. Alors que
Sganarelle veut nous faire entendre que le vin emetique jouit d'une grande
reputation, les spectateurs du XVIIe siecle entendaient, sous les mots
maladroits qu'il utilise, une allusion grossiere aux fonctions
intestinales. Le sens second s'est probablement perdu au XIXe siecle,
puisque Littre, qui sert de reference a tous les autres lexicographes,
n'est deja plus sensible a la plaisanterie. L'analyse de Capron, si elle me
parait probante, laisse neanmoins la porte ouverte a d'autres propositions.
Il me semble personnellement que la direction ouverte par Max Vernet, qui y
voit une allusion a la mort, meriterait egalement d'etre suivie. Les
fuseaux de Sganarelle ont-ils fini de bruire?

Jean-Marie Apostolid=E8s
Department of French and Italian
Department of Drama
Stanford University
Stanford, CA 94305-2010
(415) 723-4460
=46AX:  (415) 723-0482
Email: aposto@leland.stanford.edu



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End of QUEATRE Digest 189
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