référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-02/msg00083.html
     Chronologie       
     Conversation       

Hermeneutique et souvenirs suspects BOURASSA ANDRE G



Je ne me (et je ne nous) considere pas responsable de ce qui se dit hors
reseau, et il vaut sans doute mieux laisser les cyber-secrets "off the
records". Mais je crois que meme dans les plus scientifique de nos
recherches nous ne regardons jamais les choses qu'avec nos lunettes. Tout
regard pose sur une scene ou sur un texte dramatique est fait d'un
melange de critique et de projection, en moins ou en plus selon nos etats
d'ame. C'est ce que Dali appelait avec courage la paranoia-critique. Dans
le test des taches d'encre, je peux voir du vivant ou un autre voit la
mort, de la couleur au lieu du noir, du mouvement au lieu du statique, de
la musique au lieu du silence. Je comprends qu'en pareille circonstance
quelqu'un craigne que cette reconnaissance du droit a la projection
puisse justifier la mauvaise foi. Mais j'aime que quelqu'un sache ou et
quand il projette au lieu de pretendre a la parfaite distance critique.
J'ai d'ailleurs appris a la dure la verite de la position de Dali.

J'ai en effet ecrit quelques articles sur la modernite au theatre. Pour
m'apercevoir un jour que je faisais commencer le theatre contemporain
dans le monde  avec _Le Theatre et son double_, et au Quebec avec la
la fondation du Theatre Stella. Or c'est la veille de ma naissance
qu'Artaud a fait savoir a Jean Paulhan qu'il avait termine son livre, et
c'est avec d'Antoinette Giroux, ex-petite amie de mon pere (comme lui
fille de photographe, dans le meme quartier de Montreal), que le Stella
prend sa forme moderne. Je croyais pourtant - et je pense encore - que ma
recherche etait objective! N'ai-je pas beaucoup projete quand j'ai choisi
mes reperes, et de malgre mes pretentions critiques?

Ma these de doctorat - y a-t-il quelque chose de plus serieux dans la vie
d'un etudiant d'universite - a fait l'objet d'une edition que j'ai eu la
chance d'aller lancer en France, Belgique et Suisse en meme temps que
d'autres collegues de la meme "ecurie", dont un psychiatre qui lancait
lui aussi un serieux bouquin. J'eus le malheur, dans un train de nuit
Paris-Geneve, de lui dire que je m'interrogeais parfois sur le fait que
j'avais redige une bonne partie de ma these "en plein ventre" (expression
qu'on m'avait appris enfant pour "a plat ventre"). Je voulais signifier
que j'avais tellement de notes eparpillees qu'il y avait des moments ou
seul le plancher de mon bureau avait la taille suffisante pour tout
contenir. Mais le specialiste de l'interpretation des lapsus sauta sur
cette occasion superbe: "Tu as bien dit:..." Patatras! Voila que ma
these, objet du serieux Prix France-Canada, m'apparaissait dorenavant
posseder un petit cote oedipien!

J'ai passe 15 ans de recherches post-doctorales a faire l'edition
critique des ecrits du peintre Paul-Emile Borduas. Qu'il soit de l'age de
ma mere, ou presque, ne me paraissait pas avoir de sens particulier;
l'edition critique, par definition, porte sur les gens d'une generation
anterieure et qui ne sont plus en mesure, etant decedes, de modifer le
texte dont on doit donner une version "ne varietur". Mais je recus un
jour un nouvel ouvrage sur l'oeuvre peint de Borduas, que je feuilletai
en presence d'un de mes assistants de recherche. Il s'apercut soudain
que mon regard s'etait soudain fixe et que je restais pensif sur une
page pour lui banale que je ne pouvais plus tourner: je voyais pour la
premiere fois Borduas avec des cheveux (il etait chauve sur toutes les
photos que je connaissais), et c'etait l'image exacte, a s'y meprendre. de
mon pere. Mon assistant, sociologue de formation, a bien ri de moi. Et de
quatre: voila que ma belle recherche scientifique, qui avait ete
financee par le gouvernement et par mon universite a un quart de million
de dollars, avait donc elle aussi son caractere oedipien!

Il m'est bien difficile desormais de croire a la critique pure. Veut,
veut pas, le critique est un spectateur qui "lit" le theatre avec ses
yeux: qu'il soit myope, presbyte ou daltonien, il ne peut jamais voir
qu'avec le filtre de son regard. Celui de son enfance, de son adolescence,
de ses plaisirs et frustrations de jeune adulte qu'il projette ou qu'il
critique malgre lui. Nous devons apprendre a nos etudiants, futurs
acteurs comme futurs critiques, a faire la difference entre ce qu'ils
recoivent et ce qu'ils projettent, a savoir que c'est inevitable qu'on
fasse un peu les deux, a savoir surtout ou ils se situent dans ce reseau
scenique du "je" et de l'"autre".

Il m'a fallu quatre coups pour comprendre. Ai-je vraiment compris? Est-ce
que je me laisserai pas prendre au jeu encore une fois? Bien possible;
j'ai encore assez de naivete pour cela. J'ai meme hate de voir ou sera le
prochain detour ou ma critique sera prise en flagrant delit de projection.

Tout ceci pour dire que j'ai bien aime que deux collegues se donnent la
peine d'identifier pour nous la source profonde de leur passion theatrale.
Il ne m'a pas semble qu'ils avait deballe sur QUEATRE des intimites qui
auraient pu etre deplacees ou genantes. Ils savent a quoi tiennent leurs
interpretations privilegiees et ont eu l'audace de nous le reveler.
J'espere que mes confidences n'etaient pas deplacees ou genantes. J'hesite
parfois a intervenir dans les debats parce que j'ai deja a la faire trop
souvent pour la gestion de notre liste, mais l'occasion etait trop belle.

A la prochaine,
Andre G. Bourassa

------------------------------