référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-03/msg00012.html
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Reponse a est-ce encore encore du T..... OUAKNINE SERGE



Cette reponse vous parviendra encore avec des coquilles car tout mon
systeme a saute et je travaille sur un IBM ( Pouah...). Je deviens fou avec
cette histoire d'accents, je les coupe, mais certains m'echappent et ils
font "a big mess" Il faudrait vraiment standardiser cette histoire. Ca devient un
scandale pour les francophones... Donc:
Reponse de Serge Ouaknine a Roger Bensky : Est-ce encore du theatre ?

Cher Roger,

Pour repondre serieusement a ta question il faut parler sur des exemples
concrets et detaille's autrement ce serait croire qu'on peut etablir une
grammaire sans un langage et sans un sujet.

Cette exprience mariniquaise que tu de'cris semble sortir de la "mmoire
historique" telle qu'elle fut si magnifiquement evoquee dans le roman et
le film : La rue des Cases-Negres dre Joseph Zobel et dont l'esthtique
prenait en charge celle aussi de l'hritage litteraire colonial  (un
naturalisme pudique). S'il y a usage de media et de technologie c'est
qu'il a "passage a l'amnesie". Desir de quitter le poids identitaire de
l'Histoire pour son recyclage dans le detachement a effet du
spectaculaire post-moderne.... Seduction donc. Le tout est de savoir,
au-dela du proce'de', quelle perception globale du sujet et quelle
exposition temporelle des etres t'a impreigne'. C'est ce qu'on ne sent
pas dans ton bref expose. Il demeure rhetorique et donc pour moi en
dehors de la chose theatrale, par la facon meme dont tu l'ennonces.
Peut-etre es-tu encore trop pres de tes emotion implicites...

Mais pour revenir aux conventions de ce spectacle que tu viens de voir
en  Martinique: de cette immediatet theatrale et de ces mediatisations
"immediates" (en temps reel) de phenomenes audiovisuels, j'ai observe
pour ma part ceci:

1) Les ecrans sont plus forts que les acteurs, sauf chez un seul groupe
des annees 70, Le Squat Theatre, aujourd'hui demantele'...

2) Il n'y a plus d'historisation mais une historicite' en marche et
effacable... de l'historicite' jetable...
Il n'y a plus de linearite anecdotique mais des fragments de sequences ne
permettant pas davantage l'identifiction de lacteur a un quelconque
personnage ( source de conflits "sanglants" au cours des
repetitions...car les acteurs veulent encore s'identifier a des
continuites...humaines qui les font valoir ) et encore moins pour le
spectateur.

3)Le temps ressemble a celui du reve et les paradigmes fonctionnent par
association  de metaphores, de referents ponctuels...etc bref le temps
est nomade mais, et voila le hic, il y a tout de meme du recit..celui de
la logique du montage poetique du metteur en scene et de celui du public,
c'est a dire en chaque personne privee...( Adieu Bataille d'Hernani!)...

4) La subjectivite fonctionne a la carte et donc il faut accepter qu'il y
a DES publics et non plus UN public. La ou les scenes sont le ou les
miroir(s) d'une realite fuyante, impalpable et a-ideologique...

5) Pour qu'il y reste de la coherence il faut que la subjectivite de cet
univers fragmente' et auto effacable soit entierement intime...

6)Le substitut de ce que tu appelles: "une instance qui puisse remplacer
le PERSONNAGE, zone d'appropriation habituelle, et qui ait une valeur
structurante equivalente a celle du Masque" c'est le caractere fuyant et
ponctuellement vrai des mini interventions qui restitue une epaisseur
humaine. Toutefois je constate qu'il se cree tout de meme de la
continuite' entre ces micro zones... Un jeu entre verite charnelle ( les
acteurs)( et fiction de cette corporeite habite par du discours. C,est du
discours qui viste des image sou des corps et non du verbe ou de la
parole qui soutient des personnages...

7) Tes questions sont d'une certaine facon archaiques par rapport a ce
type de  spectacle car eux ne fonctionnent plus selon un antropomorphisme
identitaire classique fondee sur la mimesis et la convention
espace/temps/lieu...C'est l'action decontextualisee du recit lineaire qui
choisit ses moments d'apparition et qui decide ou pas de faire de
l'Histoire. Le contexte unitaire est evacue' au depart. Tiens on y
revient!

8) L'histoire est de-historicisee bien que des referents historiques
puissent apparaitre, etre joue et disparaitre. J'ai ainsi fait revivre la
figure biblique de Job, celle de Christophe Colomb ( joue' par plusieurs
personnes dont des femmes),du Marquis de Sade ou de Marianne la figure
heraldique de la Revolution francaise.... Les referents et moments de
l'histoire s'inscrivaient dans une nouvelle forme de rituel ou l'Histoire
est prise en hotage d'une fiction  scenique ou ecranique... sans
pretendre a une reconstitution  et sans faire croire que nous touchons a
la verite historique. L'Histoire devient nemesis de la fatalite' du
savoir -- souvenir d'un inconscient collectif.

9) La credibilite pour le public vient de la pragmatique des effets, de
la coherence deconstruite du reve eveillee.De la seduction des impacts.
Le contrat implicite est de deux types:

a) Soit le discours scenique a suivi un sous texte narratif de type
litteraire et alors il faut que les associations etablissent des reperes,
des points stables, ou des strategies claires ( confession monologique,
enquete policiere, proces, labyrinthe dialogique..)
b)Soit le discours scenique a suivi  une construction autre que
litteraire (ce qui n'exclut pas la parole) tel que la musique ou la mise
en abyme de personnages par leur double mediatises. Le recit se fait par
l'irreversibilite des evenements...
Exemple:
J'ai monte l'ete dernier, a Jerusalem, la premiere piece jamais ecrite
conjointement par un Palestinien et une Israelienne...sur la Paix... J'ai
vite decide que la seule coherence des antagonismes evoques par les
personnages ne pouvaient venir que par la persistance ironique et lyrique
de la musique.  Clavecin baroque ( les sonates de Scarlatti) et des
percussions de tabla issues de la grande tradition  des derwiches
tourneurs... Les personnages n'avaient aucune continuite ni "consistance
historique" mais tout le monde (israeliens, palestiniens et autres) a
compris  "l'histoire", car tout le monde dans ce chapelet musical,
choregraphique et verbal a pu reconnaitre des fragments de son propre
credo. Et c'etait CA: " faire la paix"...

10 Cela signifie que la notion de verite est nomadique, contextuelle et
polysemique...

11) Oui, ce que tu evoques sans vraiment le decrire c'est du theatre.

12) Cette dualite acteur vivant et acteur machine...ce  n'est plus
l'egalite corps reel d'un personnage en son glissement
homothetique...C'est la fin de la mimesis classique et le debut d'une
humanite virtuelle...dont nous ne connaissons pas les limites.

Ces 15 dernires annees, j'ai utilise differents niveaux de jeu, de mise en
abyme et de mdiatisation (video life et/ou en direct, video
preenregistre', film 16mm en N/B, diapo, retroprojecteur, photocopieuse)
et cela dans des espaces scenographiques non conventionnels.. avec
interactivite du jeu de l'acteur par rapport a ces fictions audiovisuelles
ou parfois sans lien direct immiat etc...bref le but de mon message n'est
pas de m'tendre la-dessus.

On peut quitter definitivement la relation theatrale classique, (theatre
a domicile, dans chambre d'hotel et en prive', dans garage,  usine en
ruine, cave, metro, rue, cimetiere, ) de plus, nous avons devant nous
toute la technologie aujourd'hui pour faire du theatre en direct sur
Internet grace au visiophone, tu pourrais fort bien me telephoner de
Washington et moi a Montreal ou a Valparaiso, devant la mini camera (ou
ma camera branchee a mon telephone cellulaire et mon ordinateur portable...
Je peux etablir une relation spectaculaire (acteur/spectateur) et faire,
par exemple, un stripe tease en te declamant le " To be or not to be", ou
te faire un dessin  qui viendrait se superposer au texte de "Fin de
Partie" de Beckett que je pourrais aussi te taper en temps reel sur mon
clavier etc etc etc sur de la musique de Sati.

Est-ce encore du theatre ?... Oui.
Si l'oeuvre nous restitue une urgence dans l'interpellation. Alors avec
ou sans personnage, avec ou sans mediatisation: c'est l'intention et la
pulsion canalisee qui font une oeuvre d'art, et secondairement seulement,
l'autoreflexivite' du langage...
Le theatre, avant de passer par de la parole ou des roles, du corps ou
des images c'est de l'intention articule'e. C'est du temps et de
l'intemporel simultanement... Du temsp reel selon different mode narratif
( de la memoire a un future utopique en passant par l'ncontournable
saturation du  present ).
Quant au contrat lexical et ethique avec le public, quant au contrat
langagier lui-meme, il ne passe pas necessairement par un mode
d'identification globale  mais une convention s'impose seulement  si le
desir de l'Autre est entier ( j'insiste et souligne).


Bien a toi,
Serge

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