référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-04/msg00039.html
     Chronologie       
     Conversation       

Re: Reduction de tetes... plantees au bout du piquet! Serge Ouaknine



Opinion de SERGE OUAKNINE quant a un debat qui commence a chauffer...enfin
on sort de l'hiver des internautes meduse's!
Une letre ouverte a Pierre Francois Gagnon:

Je serai bref (j'espere). Je n'ai jamais considere' Tremblay comme un grand
auteur. Pour moi, Pierre Francois Gagnon, vous savez raison, et je ne suis
pas du Saguenay.
Je me suis meme "permis" ( OH! DOXA ACADEMIQUE QUAND TU NOUS TIENS!...)  de
dire a mes etudiants que Tremblay etait un petit auteur qu'il ne resterait
pas. Il ne passera pas a la posterite sinon comme epiphenomene
sociologique.

Par contre, Rene-Daniel Dubois et Rejean Ducharme * EUX * resteront. Quant
a Dube je ne sais pas. Les paris sont ouverts pour le 3eme millenaire!
Je ne jette personne au bucher. Mais je crois "savoir" reconnaitre ce qui
releve d'un phenomene inscrit dans l'histoire ( et qui prend son momment
d'historicite' ) de ce qui qui, se situant aussi dans l'histoire, reussit a
en transcender le moment.

A quoi cela tient-il? A la thematique? A la forme?

C'est complexe. Permettez-moi de decouvrir a haute voix mes =ABintuitions=BB=
..
La victoire d'un texte tient a une relation mysterieuse entre la *texture*
( comme on parle de texture d'une etoffe ou d'une toile de maitre) et la
resolution symbolique que l'oeuvre fait de *plusieurs tensions*.
Moliere a passe'. Vous etes d'accord, mais pas Crebillon.

Les *tensions* dans l'oeuvre de Tremblay sont trop congenitales a son
environnement immediat ( donc pas assez de distance entre elles ) pour
faire du portrait social, ce qui, certes, a de l'etoffe dramatique (
Alberine en 5 temps ), une allegorie universelle.

Pourquoi les portaits bourgeois de Botho Strauss ou de Mishima
depassent-ils la simple complaisance bourgeoise,les  miasmes de leur propre
classe (comme chez Heiner Muller, mais sur le fond tragique de la trahison
de l'histoire)?
C'est qu'il y a une *tension* economico/sociale puissante dans les stances
et la cadence de la phrase des auteurs que je cite. Un drame non explicite
entre le ratage individuel et la pression collective. Une conscience de fin
de siecle et non de fin de regime (peut-etre aimeriez-vous dire de limite
de quartier).
Ce qui est "a dire" N'EST PAS DIT au *premier degre* mais se confond dans
la texture emotionnelle des personnages. De la *retenue* vient la force. La
tension entre la force (la violence du capital) et le contenu retenu de
sujets ( la fragilite emotionnelle des etres). La tension tient au silence
et au non au bruit.

Chez Tremblay, =ABTOUT est DIT=BB. Il n'y a pas de brume existentielle. Les
tensions sont vulgaires car elles ont un exces de proximite'. Rien n'est
retenu. Et l'arriere-fond social est vaincu au depart car exile' du
silence. Ainsi les tensions sont nulles. D'ou la congenitalite, ( le
caractere incestueux des personnages a leur auteur). A cause de cela, je
dirais que Tremblay aura seduit l'instant mais  manque' l'eternite --
l'histoire, face ce qui ne s'eleve pas au-dessus de la pesanteur.

Pourquoi Ducharme et Dubois resteront? Chez le premier, il y a tension
entre une impossible adolescence et une impossible vie d'adulte. La tension
est claire et la langue est fluide,elle rebondit sur le reve de son
evasion.La texture touche l'intemporel par la justesse du reve. La tension
du reve entre deux etats d'exclusion, ("Ah! AH" est un pure chef-d'oeuvre).


Chez Dubois, il y une exceptionnelle lucidite due a une tension entre
l'horizon local et l'horizon universel. La tension vient de la difficulte
du etre la, ici avec le reve d'ubiquite des etres ( sexuel, aventurier,
voyageur linguistique, -bref- une tension polysemique d'images et de
correspondances mais tenue par une constance dans les obsessions). La
violence n'est pas celle d'un perdant mais d'un visionnaire qui sait que
l'espace urbain est sa prison.

Les personnages de Tremblay n'ont pas d'intelligence en dehors de leur
auteur. Ils n'ont pas de transcendance en dehors de la reconnaissance d'une
histoire immediatement malheureuse.La desillusion n'est pas une tension; il
lui faut se heurter encore a une autre dimension. Elle ne cree qu'une
agitation "intra muros", "tribale", et sans horizon pour donner a ce moment
"du dedans",  la puissance d'une allegorie qui s'eloigne de l'epiderme.
Au theatre c'est la mise a distance de la tension sexuelle du corps qui
donne au desir sa force lumineuse. Chez Durcharme c'est un delice,chez
Dubois c'est une passion sulfureuse. Chez Tremblay c'est de la "poutine".
Les peignoirs sont poutineux.

Les personnages de Tremblay ont une epaisseur temporelle, certes, faite
seulement d'un poids historique. Le desir est une affaire de consommation
pas de vision du monde. Et cela ne tient pas au choix de la langue (le
joual aurait pu enfanter un Celine ou un Dickens) mais au caractere limite'
de son sous-texte, pas de sa *texture*. Celine emploie de l'argot parisien,
de la rocaille antisemite, mais sa texture est somptueuse, elle est
soulevee par son propre defi de la mort. Chez Tremblay la mort est baveuse
, elle n'a aucun contour. Elle n'est meme pas dans son sous-texte.

Chez Dubois et Ducharme, la mort est la. Elle attend.  Mais personne ne la
voit regarder sa montre. Elle est dans le sous-texte implicite de la
fatalite des etres. Elle est presente de n'etre pas nommee. LA MORT EST
INVISIBLE DANS L'HORIZON SECRET DE LA TEXTURE DE LA LANGUE. Elle est la
blancheur des tensions. Chez Tremblay, la mort est simplement une
vieillesse molle. Un avortement du temps. Elle n'a pas de texture dans le
glissement des mots.

Chez Tremblay, les etres ont une horzontalite' et pas de verticalite' (sauf
Albertine parce qu'elle embrasse le mouvement du temps). Si Tremblay avait
un sens de l'eternite' il aurait pu un etre un merveilleux dramaturge
proustien... Helas, chez lui, la memoire ne joue par comme levier d'une
reparation possible, comme attente redemptrice (comme chez Claudel ou
Genet), elle avorte dans l'impuissance du present et sans mise en abime.
Il ne suffit pas qu'une ville vous attende. Il faut que les sujets portent
un vrai bonheur ou une vraie colere.

Tremblay: une star provinciale, mais Dubois et Ducharme des talents
internationaux.

Je vous laisse faire l'analyse des tensions chez Dube. Des retournements du
temps. De la texture des sons. De l'eclipse des regards. Je serai
personnellement interress' a vous entendre.

Ma vocation, ici, n'est pas de distribuer des bonbons. Les etres sont
toujours merveilleux, l'humanite seule est decevante.

Bien a vous.

/_/        (@ @)
(*)

+----oOO-----OOo---------+
Serge Ouaknine
e-mail : r34424@er.uqam.ca
Montreal (Quebec)  Canada
tel:(1-514)2880418
fax:(1-514)2883514
+-------------------------+
























------------------------------

End of QUEATRE Digest 224
*************************