référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-04/msg00042.html
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Le choix de la langue... Pierre Francois Gagnon



Salut!

La, je ne passe pas de la pommade, quand je pense que M. Ouaknine doit etre
un fameux professeur d'universite, pas seulement competent, entendez
"diplome" jusqu'aux oreilles, mais quelqu'un d'assez interessant a ecouter
pour se laisser porter par le discours, et au diable la prise de notes!...
Ca me rappelle mon incursion a fonds perdus a la faculte de sociologie de
l'uqam ou mes meilleurs souvenirs ont trait a ces auteurs ambulants qui
discouraient brillamment dans l'amphitheatre... que je me plaisais parfois a
interrompre par une bifurcation provocante... Mais treve de nostalgie...

De toute cette lettre "ouverte", qui avance des reflexions tout a fait
instructives, je ne releverai - je prie le savant professeur de m'excuser si
je me defile quelque peu devant la justification theorique de ce je trouve
d'admirable dans Dube, de meme que dans Ducharme pour ce qui est des
tensions metaphysiques ou dans Dubois en ce qui a trait a la texture
rugueuse de la version ecrite de ses pieces -, que cette singuliere
proposition qui ne souleve chez moi que des reserves, sans doute parce que
je me prends pour un poete style rendu emotif... "Et cela ne tient pas au
choix de la langue, le joual aurait pu enfanter un Celine ou un Dickens.",
dit-il.

Vous comprendrez que je ne peux pas endosser ce parallele entre le joual,
qui n'est qu'un accent issu de certains quartiers urbains bien delimites de
Montreal et seulement de la, et la vision creatrice globale de la langue
francaise, qu'elle soit parlee au Quebec ou partout ailleurs, chez un Celine
qui n'usait de mots d'argot qu'avec une enorme parcimonie calculee de tres
haut vol. Pour ceux que ca interesse, afin d'etayer mon jugement esthetique
la-dessus, je vous refere aux ENTRETIENS AVEC LE PROFESSEUR Y qui mettent un
point final aux malentendus argotiques dans le style celinien. Et je vais
jusqu'a sous-entendre par malentendu chez le genial Celine ses quelques
exercices de style en politique-fiction, au point de me demander s'il
fallait prendre si au serieux ses delires anti-semites, nazifiants a
l'extreme, car apres tout, comme ce diable de trepane en avait eu sans doute
la vision horrifiante, l'histoire ne semble avoir pris avec le recul qu'un
detour sanglant de 50 millions de morts dans la construction finale de
l'Europe unie sous la houlette de l'Allemagne, comme de bien entendu. Je
pense que Celine voulait au fond eviter toutes ces morts inutiles en prenant
le raccourci historique d'une union forcee sur le moment qui n'avait rien
d'ideal mais qui allait s'averer quelques annees plus tard revenir au meme
de toute facon pour des raisons economiques et geodemographiques evidentes
aujourd'hui. L'allemagne reunifiee est redevenue simplement le pivot de
l'Europe comme avant guerre. Et vous assistez comme moi aux tribulations du
neo-liberalisme qu'un Hitler aurait approuve de toute evidence, follement
epris a l'avance de ce genre de charabia, je crois. Alors, a quoi bon?
songeait Celine... Mais tout cela est une toute autre histoire, et elle
begaie de plus belle...

J'ajouterais pour conclure temporairement, que je ne trouve au parti-pris
esthetique de Tremblay pas plus de texture capable de supporter la
transfiguration dans l'ecrit, donc la perennite, que d'arriere-fond
metaphysique si je ne m'abuse, seulement une actualite brulante de
theatralite superficielle faite d'une couleur locale trop criante... et cela
tient en partie au choix de ses materiaux linguistiques depourvus de
generativite structurante au point de vue purement stylistique a cause de
leur systematisation outranciere et exclusive. Que Tremblay a appris
toutefois a doser dans les plus recents developpements de son oeuvre
romanesque dans laquelle il a trouve enfin sa plus authentique vocation
d'ecrivain de premier plan.

Quant a Marcel Dube, j'aime sa vision de la tragedie humaine qui est sans
issue par definition: des rats de laboratoire qui coursent suspendus dans le
vide au coeur du labyrinthe institutionnel au detour duquel certains d'entre
eux emergeront de justesse, arbitrairement, mais dans l'inconscience totale
qu'ils ne faisaient qu'alimenter le processus d'autoreproduction des classes
dominantes a partir des plus affames de reussite au sein de la societe
globale de cette fin de millenaire qui se croit ainsi indefiniment
renouvelable alors qu'elle ne fait que nous emporter tous tant que nous
sommes dans l'abyme de la decadence et de la denaturation, c'est-a-dire la
folie sanguinaire du 20ieme siecle qui n'en peut plus d'agoniser au point
qu'elle a deja fantasme sa coincidence avec la fin du monde dans
l'holocauste nucleaire...

A l'intention de M. Daniel Attias, je dirais que vous avez maintenant
l'embarras du choix entre Dube, Dubois et Ducharme... Je trouve simplement
que Dube devrait etre rejoue plus souvent, voila!

PFG


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" Drole de jeu que l'amour ou pour gagner, il ne faut pas jouer !... " Gaignon
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