référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-04/msg00044.html
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BS & cie (fwd) Jean-Marie Apostolidès



Je transmets au reseau queatre tout entier cette reponse de Danielle
Trudeau a Daniel Attias au sujet des "Belles-soeurs".

Date: Tue, 9 Apr 1996 10:22:51 -0700 (PDT)
>From: Danielle Trudeau <trudeau@email.SJSU.EDU>
>To: Jean-Marie Apostolides <aposto@leland.stanford.edu>
>Subject: BS & cie (fwd)
>MIME-Version: 1.0
>
>
>
>---------- Forwarded message ----------
>Date: Tue, 9 Apr 1996 10:21:27 -0700 (PDT)
>From: Danielle Trudeau <trudeau@athens>
>To: attias@oyt.oulu.fi
>Subject: BS & cie
>
>Oui, en effet, vous avez touche un point sensible en
>rappelant le succes des BS (etrange equivoque avec ce qu'au Quebec on
>designe par cette abreviation: bien-etre social).
>
>Il y a certainement beaucoup de documents sur la reception de cette piece
>de Tremblay, qui, je me le rappelle fort bien, fut saluee comme une
>"liberation" du theatre quebecois, parfois de maniere exageree et aussi,
>il est important de le noter, en pretant a Tremblay des intentions
>populistes qu'il n'avait pas et sur lesquelles il me semble qu'il s'est
>explique, mais je ne saurais plus dire ni ou ni en quels termes.
>         Dans sa preface a "Wouf Wouf" de Sauvageau (l'etoile filante du
>theatre quebecois
>des annees 60), Jean-Claude Germain ecrivait en 1970: "...pourquoi,
>depuis plus de vingt ans, auteurs et directeurs de theatre ont-ils
>choisi, avec la complicite du public, d'identifier la realite quebecoise
>et ce, presqu'exclusivement, a une forme theatrale aussi restreinte que
>le realisme ou si l'on veut le naturalisme des Gelinas, Loranger,
>Dufresne et Dube? Comment expliquer le fait que pendant ces derniers
>vingt ans, le realisme theatral quebecois c'est-a-dire la
>forme, n'ait pas ete remis en question, meme si le contenu des pieces
>variait avec les auteurs... Existe-t-il une relation entre ce
>monolithisme formel et le monolithisme politique qui correspond a la meme
>epoque? N'est-il pas egalement symptomatique que la verite du realisme
>demeure incontestee pendant les annees de la tres "contestable"
>Revolution tranquille?
>        Il n'entre pas dans le cadre d'une telle preface de repondre a ces
>points
>d'interrogation et si j'ai souleve ces questions c'est pour bien mettre
>en evidence l'importance capitale de la lecture publique de Wouf Wouf de
>Sauvageau qui eut lieu le 3 mars 1969, a la Bibliotheque Nationale. A
>tout point de vue, c'est une date aussi importante que la lecture des
>Belles Soeurs de Michel Tremblay, un an auparavant.
>        Alors que Tremblay fut le premier a critiquer le realisme
>theatral, de par l'interieur si l'on veut, avec Wouf Wouf, Sauvageau fait
>eclater le cadre realiste traditionnel et ce faisant, libere le
>subconscient, le reve et l'imaginaire retenus en prison depuis si
>longtemps par le naturalisme theatral quebecois.."
>        Vous voyez que le point de vue exprime ici est bien celui d'une
>attente enfin comblee de revolution contre un certain enlisement du
>theatre dans le "naturalisme". C'est ce langage qui a domine la scene
>quebecoise dans les annees 70, elevant des statues a M. Tremblay et
>denigrant - ouvertement et implicitement- ce qui s'etait fait auparavant
>ou ne s'alignait pas dans la nouvelle esthetique. Perspective qui
>s'alimentait a l'epoque a des sources assez troubles, moitie gauchistes,
>moitie nationalistes, et qui exerca  une sorte de terrorisme de
>la forme et de la langue, devenues a elle seules porteuses de toutes les
>significations revolutionnaires.
>         Pour comprendre le jeu de complaisances qui s'institua a l'epoque
>entre la critique et la production theatrale, on peut lire les critiques de
>Jacques
>Larue-Langlois parues dans Le Devoir, entre autres celle de l'adaptation
>theatrale de La Belle Bete de Marie-Claire Blais par Jacques Crete. En
>substance Larue-Langlois deplorait le fait que la langue du roman
>-"oeuvre idealisee d'une jeune fille reveuse et bien elevee" (!!!)-
>n'ait pas ete retravaillee pour la scene, dans le but de refleter la realit=
e
>linguistique du Quebec. A cause de cette grave erreur, les comediens ne
>pouvaient evidemment pas s'investir ni dans l'action ni dans les
>personnages, ne retrouvant pas leur identite sous la langue francaise.
>Chose d'autant plus regrettable que la mise en scene de Jacques Crete
>etait tout a fait du gout du critique et correspondait quant a elle a la
>culture de l'homme d'ici (Le
>Devoir, 10 avril 1982, p. 24).Et voila comment, en deux coups de cuiller
>a pot,on econduisait alors  des auteurs comme MC Blais pour promouvoir
>des metteurs en scene de bonne volonte comme Jacques Crete.
>
>        Je ne crois pas que  le theatre de M. Tremblay ait  ete concu, a
>l'origine, comme un programme revolutionnaire qui devait entrainer la
>ruine du naturalisme, mais il
>l'est tres vite devenu,grace a la critique et avec la complaisance de
>Tremblay. Sainte Carmen
>de la Main le montre assez clairement: c'est une fable sur le theatre et
>le langage theatral. La conversion de Carmen - qui culmine avec son
>immolation - est celle de l'auteur dramatique qui decouvre que le langage
>qu'il emploie l'aliene lui-meme et aliene son public; il  decide
>alors, contre ses
>maitres, d'employer un langage dans lequel le peuple se reconnaitra.
>Le comble est d'avoir imagine  le sacrifice final de Carmen, ce qui
>revele une bonne dose de
>cynisme de la part de Tremblay, puisqu'a l'epoque ou il ecrivit cette
>piece il etait au faite de la gloire...
>
>        L'analyse de Serge Ouaknine me parait tout a fait juste. Ce qui
>marque les personnages de Tremblay, c'est en effet qu'ils disent tout,
>qu'ils sont pourvus d'une puissance d'expression (et de conscience)
>surhumaine. Que  cette forme soit  devenue le paradigme
>dramatique principal des annees 70-80 me parait digne d'attention pour
>cette raison, de
>meme qu'il est important de comparer (finalement) ce theatre a ce a quoi
>on l'a oppose, ou a celui de Ducharme et de Sauvageau.
>
>Danielle Trudeau
>
>

Jean-Marie Apostolid=E8s
Department of French and Italian
Department of Drama
Stanford University
Stanford, CA 94305-2010
(415) 723-4460
=46AX:  (415) 723-0482
Email: aposto@leland.stanford.edu



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