référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-04/msg00059.html
     Chronologie       
     Conversation       

Re: l'UNIVERSALITE OBJECTIVE BOURASSA ANDRE G



a Pierre-Francois et aux membres du groupe.
J'ai cree QUEATRE, il y a pres d'un an et demi, pour susciter le
dialogue. Nous sommes maintenant plus de 300 sur cette liste et,
malheureusement, certaines personnes commencent a hesiter a intervenir
et je crois que des prises de position comme celle-ci tuent dans
l'oeuf toute chance d'echange positif. Permets-moi de te dire les choses
franchement.
1. Tu prends un ton qui semble apte a trancher a tout jamais un debat
qu'on n'aura jamais fini de poursuivre. Apres bien des annees de
recherche et d'enseignement, je ne sais toujours pas pourquoi un poeme
d'amour anonyme trouve sur un papyrus ayant servi a empailler un
crododile d'Egypte a une dimension universelle. Pourquoi Dube a ecrit
tant de drames bourgeois (pas uniquement) et Temblay de si belles
tragedies dans le genre kitch.
2. Tu proposes une definition de l'universel qui prend tant de lignes
deployees en de si longs paragraphes que je ne vois pas comment elle peut
etre operationnelle.
3. Tu te referes a l'universalite comme a une qualite intrinseque. Or le
succes d'une phrase comme "Le silence eternel de ces espaces infinis
m'effraie", de Pascal, n'a jamais ete le meme d'un siecle a l'autre. On y
a vu qui du jansenisme, qui du romantisme, qui de l'existentialisme. Cette
petite phrase rebondit sans cesse, a travers les lieux et les siecles, et
c'est en cela qu'elle est universelle.

Ceci dit, je crois tout comme toi et comme mon ami et collegue Serge
Ouaknine, que _Les Belle-Soeurs_ ne soit pas une piece dramatiquement
tres solide. Il ne s'y passe pas grand chose. Mais les monologues lui
donnent une profondeur inattendue qui nous font penetrer un moment dans
le coeur de petites femmes de rien du tout pour voir a quel point leur
vie est encerclee de nullite et a quel point elles en sont conscientes
et en souffrent. Elles atteignent alors, pour un tres court moment sans
doute, la profondeur d'un Roquentin, la tristesse d'un petit blues.

Je ne crois pas que la langue de Tremblay soit un accent montrealais.
C'est un parler de source normande malheureusement davantage creolise
d'anglicismes a Montreal quand dans certaines regions de l'Est quebecois.
Un parler populaire fait d'expressions savoureuses et vieillotes,
d'emprunts a la langue dominante et de pauvrete sociale. Ce n'est pas la
langue de Temblay, mais celle des domines qu'il a choisi de mettre en
scene. Si jamais Tremblay a commis une erreur dans la premiere version
des _Belles-Soeurs_ (et il me parait reculer de plus en plus sur ce point
depuis que son oeuvre fait l'objet de traductions diverses), c'est en se
croyant oblige d'editer une version privilegiee du parler populaire
quebecois au lieu de faire comme Jean Genet, dans _Haute Surveillance_.
Genet nous avertit des le debut qu'il a ecrit sa piece dans une langue
standard mais qu'elle doit etre jouee dans l'argot des prisons du lieu ou
se fait la mise en scene. Mais ce serait un long debat que je n'ai pas
envie de trancher car je ne sais franchement pas ou se trouve la solution.

Sans rancune, Andre G. Bourassa
bourassa.andre_g"uqam.ca

On Wed, 10 Apr 1996, Pierre Francois Gagnon wrote:

> Salut!
>
> Est universel ce qui est superieurement dominant de par les qualites
> esthetiques et morales majoritaires parmi les classes sociales instruites et
> cultivees d'une epoque a la fois donnee et transcendante en elle-meme: c'est
> ainsi que Crebillon etait un auteur a succes en son temps, alors que Moliere
> a ete pourtant le seul des deux retenu par la posterite, quel que soit le
> succes populaire qu'ils ont pu connaitre. On dit aujourd'hui que Crebillon
> etait un versificateur mediocre... alors qu'on parle de la langue de Moliere
> pour qualifier une certaine vision canonique de la langue francaise. Je pose
> donc l'hypothese, comme une equation a plusieurs inconnues, qui serait sans
> doute houspillee par une certaine ecole contemporaine de linguiste
> hyperrealiste et anti-structuraliste (vous m'excuserez si je ne me suis
> forme qu'a la lecture de Saussure puis de Chomsky), qu'il existe des
> criteres formels dont les specialistes peuvent convenir d'un commun accord
> qui caracterisent instrinsequement la superiorite esthetique et morale des
> pieces de Moliere comme cela doit d'ailleurs etre le cas pour Shakespeare
> qui demeure inegale pour les memes raisons formelles dans la langue
> francaise. Et c'est dans le meme ordre d'idee que je discute la perennite
> non probable du theatre de Tremblay par opposition ne serait-ce qu'a Dube du
> fait qu'ils emanent tous deux d'un milieu populaire, populiste, peu importe.
> Je parle donc d'Universalite litteraire au nom de principes de structuration
> superieurement doues au sens formel de la linguistique generative. J'essaie
> donc de me montrer neutre puisque j'affirme de plus qu'un etre socialement
> defavorise peut tres bien emerger de facon irrepressible et irresistible,
> presque de force: il ne s'agit donc pas de la perception particuliere
> d'individus issus chacun de classes sociales constrastees, surtout quand
> l'on songe que la representativite des elites est arbitraire et hasardeuse,
> la lutte pour la reussite et la reconnaissance sociale est selon moi
> institutionnellement faussee et biaisee au depart ne serait-ce que compte
> tenu du monopole du pouvoir de diplomation exerce par les Etats dits
> modernes. La formation des elites est acculturante par nature. Pour etayer
> cette hypothese de solution quant a la determination intrinseque du
> potentiel d'universalite d'une oeuvre litteraire, j'irai meme jusqu'a
> affirmer par surcroit qu'il est d'ores et deja theoriquement possible de
> programmer un systeme informatique capable de flairer a coup sur les
> criteres formellement objectifs du talent comme le fait deja un nez
> electronique plus subtilement et savamment qu'un degustateur de grands vins
> ayant gagne un concours international a cet effet. Mieux encore, pour avoir
> invente conceptuellement le DICTALOGRAPHE il y a une quinzaine d'annees,
> prefiguration des systemes de reconnaissance de la parole transformee de nos
> jours en textes numeriques, par la seule puissance de l'evocation poetique,
> la forme la plus elevee de l'intuition creatrice a mon humble avis, je vous
> predis qu'une telle machination programmable pourrait disqualifier a jamais
> les harlequinades milliardaires d'aujourd'hui, elle les produirait
> automatiquement a partir d'un synopsis de quelques lignes seulement qui
> donnerait le detail de l'intrigue a developper ainsi, unique part de
> creation la-dedans si tant est qu'il y en jamais eu une! Tout cela
> constituerait alors la preuve par l'absurde que le chef d'oeuvre est, lui,
> impossible a preprogrammer, et donc qu'il existe bel et bien des criteres
> formels objectifs capables tant de prevoir le potentiel d'universalite d'une
> oeuvre litteraire, independamment de tout contexte social, que de mesurer
> empiriquement ce qui a consacre tel un chef d'oeuvre unanimement reconnu, ce
> qui permettrait de plus d'en departager de nouveaux qui ont echappe par
> malheur a la posterite: Une Saison en enfer, de Rimbaud, aurait bien pu
> continuer de moisir dans les caves de son imprimeur qui faute d'en avoir
> jamais ete paye a l'avance, l'aurait sans doute pilonne tot ou tard si un
> Verlaine candidat a l'Academie francaise n'avait pas ecrit une serie
> d'articles sur les Poetes maudits... On connait la suite des choses, la
> speculation a fait le reste!
>
> Il ne reste donc plus qu'a programmer une telle application excessivement
> specialisee; je ne serais pas surpris depuis le temps d'apprendre que les
> linguistes informaticiens s'y sont deja colletailles : j'en profite pour
> vous signaler que je viens de donner une interview electronique au magazine
> francais SVM (Science et Vie Micro), dont on tirera j'imagine quelques
> citations sans plus, en vue du numero du mois de mai prochain portant sur la
> litterature electronique dont, justement, l'ecriture assistee par
> ordinateur. Vous pouvez deja acceder au texte integrale de cette interview
> sur le site du bulletin litteraire Editel a l'URL ci-dessous. Merci d'avance!
>
> PFG
>
>                                    ****************************************
> " Drole de jeu que l'amour ou pour gagner, il ne faut pas jouer !... " Gaignon
> Editel, bulletin litteraire: http://www.cam.org/~pfg/... E-mail: pfg@cam.org
>
>
>
>
>

------------------------------