référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-04/msg00074.html
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Universalite ou Parole Plurielle DR ROGER D BENSKY



Il serait dommage que le debat vivace sur l'universalite se reduise a
la binarite de l'indignation et du non-conformisme offusque. Nous ne
ferions qu'enteriner le sentiment d'un echec dialogique, ce qui est
dans l'interet de personne sur le plan de la recherche. Essayons donc
de voir quel peut-etre " l'inconscient " de ce debat avorte, son in-
conscient ou bien son refoule. N'etant pas competent dans la matiere
du theatre quebecois, je voudrais relancer la question sur le plan
strictement theorique et epistemologique.

Il me semble que derriere la communication qui a fait couler tant
d'encre--- de facon tout a fait comprehensible, d'ailleurs-----il se
profile une nostalgie axiologique qui ressemble fort a un
totalitarisme qui ne dit pas son nom, totalitarisme lie confusement a
un desir farouche de transparence. ( Si seulement on le voulait, dit
cet inconscient-la, on pourrait se passer une fois pour toutes de vos
discutailles theoriciennes, de vos cheveux coupes en quatre et en
seize, de vos raffinements d'esthetes, en combinant la sagesse du bon
sens et le perfectionnement technique des sondages d'opinion.  On
aurait la formule et le mode d'emploi pour savoir DEFINITIVEMENT  et
A JAMAIS comment juger les oeuvres ( theatrales, mais on ne va pas
s'arreter la ) .

Or, dans l'epoque que nous vivons-----et les meilleurs futurologues
affirment qu'elle risque de durer plusieurs decennies------en bref,
postmoderne, il faut faire le deuil de cette nostalgie et cette
paresse, quitte a preferer les exces theoriciens ( nos collegues
sauront nous corriger ) aux dangers reels de la non-pensee a laquelle
une " universalite consensuelle " menerait fatalement, instaurant,
mine de rien, un INTEGRISME conceptuel et bientot politique.

A ce propos, un passage de Lyotard dans LE POSTMODERNE EXPLIQUE AUX
ENFANTS ( Lettre a David Rogozinski )  nous sera tres utile. Il est
question, justement, de la visee totalitaire  et de la resistance par
l'ecriture dans l'univers orwellien :
" L'adversaire et le complice de l'ecriture, ( .........), c'est la
langue, je veux dire non seulement la langue maternelle, mais
l'heritage de mots, de tours et d'oeuvres qu'on appelle la culture
litteraire. On ecrit contre la langue, mais necessairement avec elle.
Dire ce qu'elle sait deja dire, cela n'est pas ecrire. On veut dire
ce qu'elle ne sait pas dire, mais qu'elle doit pouvoir dire, suppose-
t-on. On la viole, on la seduit, on y introduit un IDIOME qu'elle n'a
pas connu. Quand a disparu le desir meme qu'elle puisse dire autre
chose que ce qu'elle sait deja dire, quand la langue est sentie
impenetrable, inerte et rendant vaine toute ecriture, elle s'appelle
Novlangue. " ( pp. 133-134 )

Par ailleurs, je propose a votre reflexion quelques lignes extraites
d'un texte du dramaturge francais Jean-Christophe BAILLY, essai
s'intitulant LE PARADIS DU SENS ( Bourgois, 1988 )  :

" Ce qui peut apparenter le paradis a la niaiserie, c'est le fond
d'impossible giron qu'il reclame-----c'est l'hypothese d'un lieu
enclos, inaccessible, imprenable, qu'il sous-tend. Mais que le "
paradis " soit declos et qu'il ne puisse rien constituer qui soit
comme un tel lieu, mais qu'il se fragmente a l'infini et qu'en cette
fragmentation il ne puisse etre quelque chose comme un reste et que
les traces qui le signalent ne soient traces que d'elles-memes, c'est
la sans doute le chemin qu'il nous reste a penser ou a prendre et ici
c'est tout un. Les choses sont demantelees, l'existence est le
demantelement, mais le demantelement N'EST PAS le souvenir de quelque
chose qui n'aurait pas ete demantele. "  ( p. 112 )

Voila. A vous !

Toujours amicalement

Roger-Daniel Bensky


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