référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-05/msg00031.html
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2e partie Theatre et Universel Serge Ouaknine



Cela signifie que AVANT le geste litteraire et AVANT le geste theatral qui
transforme le destin paien et rituel, en un destin plus "humain" (?) il y
eut AVANT le THEATRE et, a SA SOURCE, un sacrifice de l'enfant. Un
sacrifice reel et ... universel. Le theatre comme le mythe est venu
confirmer une transformation dans le rapport a la survie des ames. La scene
joue le simulacre de ce qui ne meurt plus. Elle raconte l'abomination qui
n'aura pas lieu... pour confirmer le passage d'un mode de societe a un
autre...
J'ai assiste a nombreux types de rites et a d'innombrables representations
theatrales. Il n'est pas necessaire de connaitre la langue parle'e ou
chante'e pour comprendre ce qui est en jeu... la connaitre ajoute des
informations mais ne les constituent pas. C'est sur ce terrain du non-dit
que fonctionne l'universalite' du theatre.

Le periple d'Oedipe commence a partir du moment ou le berger prend pitie'
de l'enfant que l'on veut sacrifier, pour que ne s'accomplisse pas le
funeste presage de son destin, il lui laisse la vie sauve. Un serpent vient
mordre le pied d'Oedipe ( en grec Oedipe signifie "pied enfle'") tout comme
Jacob ( le fils d'Isaac, le fils-epargne' ) sort boiteux de sa lutte avec
l'ange et qui lui laisse la vie... etc. etc. Quant a Mede'e, elle ne sauve
pas ses enfants mais perpetue le geste barbare de les sacrifier, pour
combler sa jalousie de reine trahie par Jason son epoux ( un drame de
l'avoir que stigmatise la toison d'or)... Voyez vous la force des
mythes...?

Le christianisme viendra, un temps mettre, un terme a la double tentation
de rire (la chute/la derision de l'etre) et de pleurer ( la perte/la mort
d'un avoir) soit -- comedie et tragedie -- en se consacrant exclusivement
au second sur la gest ed la Passion ( d'ou l'excommunication des comediens
qui font concurrence ... aux pretres). Mais un theatre populaire aura
toujours exister pour faire rire de ce qui chute... ou qu'il faut faire
chuter ... depuis l'antiquite'et jusqu'en Chine et en Coree et au
Japon...et aux Indes et en Afrique et aux Ameriques dites
pre-colombiennes... on ritualiser le passage de la mort, la perte par des
ceremonies sacrificielles et representations de ce qui, mortel, vient se
venger des vivants ( aux Indes, jusqu'a il n'y a pas si longtemps on
brulait la veuve pour qu'elle ne survive pa sa son defunt epoux) ou les
sauver ou encore les instruire du voyage des ames ( tout le courant
shamanique...).

On a retrouve' a Carthage (Tunisie) des ***milliers*** d'ossements
d'enfants sacrifie's au Dieu Moloch. Ce meme Dieu dans le ventre duquel on
brulait les nouveaux-nes dans la vallee de la Gehenne, aux pieds des
ramparts sud de Jerusalem ( avant la conquete des Hebreux voila 3000 ans)
-- d'ou le mot de Gehenne pour designer l'Enfer -- d'ou cette survivance de
representer l'enfer avec des marmites ... Sur les memes lieux de sacrifice
d'enfants on retrouve des "tophets" ( tombes votives d'enfants sacrifie's)
non seulement a travers toute la mediterrannee mais tout l'Orient, mais
jusqu'au plus lointaines premieres dynasties de pre-babylonienne... ont
enterrait des enfants vivants, sans parler, aux Ameriques, des Olmeques,
des Azteques et des Mayas... Les Grecs sont un simple regionalisme...
Entendez-vous, a present pourquoi on joue Antigone en Croatie et en Serbie
mais pour des raisons ideologiquement differentes mais universellement
semblables... et Oedipe Roi...et Iphigenie .... cycliquement, avant chaque
periode de passage a droite d'un regime politique...

Ce n'est pas universel? Mais que fit la Malinche, cette reine Azteque que
le Conquistator Cortez seduisit et epousa lors de la Conquete du Yucathan
(Mexique) en 1519. Quand il voulut ramener en Espagne les enfants qu'elle
eut de lui, bien qu'il detruisit Mexico... elle prefera les tuer avant le
depart des navires... Ca ne vous rappelle rien? Pourquoi toutes les
actrices jeunes et moins jeunes revent d'etre Mede'e...ou Iphigenie en
Aulide...? Que ne sacrifierait-on pas pour que le vent se leve sur les
navires...d'Agamemnon... mais voila qu'Artemis sauve Iphigenie consentante
en sacrifiant... une biche!
Une biche, une chevre, un mouton... Ca ne vous rappelle rien? Quel bonheur
"non universel", il y a-t-il a rejouer celle qui lache les fruits de son
ventre du haut des ramparts ou celle qui accepte de tendre le cou a la lame
de l'ennemi...

Quand nous saluons, Paul Claudel, Jean Genet, Samuel Beckett, Eugene
Ionesco, Heiner Muller, Marguerite Duras, Arrabal ou Mishima... il faut
entendre sous leurs textes, la memoire seculaire des sacrifices d'enfants,
le voyage de la perte et de mort, le passage du geste reel a sa
metaphore...moderne. Pour les classiques ca parrait plus evident...

****LE SACRIFICE EST LA PREMIERE UNIVERSALITE ONTOLOGIQUE DU THEATRE****.

UNIVERSEL No2

Et cela n'est ni grec, ni chretien mais appartient au funeste patrimoine
universel de la violence "originelle" et qui a traverse' toute notre
histoire...La chair des etres brule's est "universelle", elle est la
premiere couche archeologique du theatre. Et le theatre d'aujourd'hui porte
phylogenetiquement et ontologiquement la memoire de ces premiers gestes qui
ont suivi les metamorphoses que vous savez... meme et surtout si c'etait
"juste pour rire" ou plaire aux sinistres maitres des lieux... comme
Caligula, Heliogabal, Robespierre ou les Borgia...

Ah! diriez-vous, ah! quel demagogue, il joue sur la sensiblerie, cette mort
n'est pas comparable a une autre. Aucune mort n'est comparable.. Mais c'est
si lointain... que l'amnesie en est universelle. Ah! mais vous alignez ce
qui ne se generalise pas! Mais dites-moi, chere majorite silencieuse, que
fait d'autre le theatre sinon de tenter une reparation symbolique de notre
mortalite' camouflee en nos bobos, nos gages, nos filles, nos patries, nos
peines de coeur et nos malaises, nos reve et nos solidarites, nos craintes
et notre mal de vivre, nos exils, nos lachetes, nos prises de sangs
pollue'es et autres trahisons... Que le traitement soit platement lineaire
ou saussiconne' a la fragmentation decontextualise'e et post-moderne, est
universel ce qui nous rend impuissant devant l'adversite', impuissant
devant l' irreversibilite' de la mort. D'ou il advient que tout theatre
pose une convention, une construction formelle de son rituel ( elles sont
multiples et transformables) pour restituer precisement une credibilite,
une coherence a la narration de ce masque sublime que la scene nous offre
comme vertige de la vraie vie. C'est ce qui fait que nous croyons a la mort
symbolique des comediens meme si nous savons qu'ils ne meurent pas. C'est
ce qui explique que pour acceder a un personnage il faille  mourir a
soi-meme..

****C'EST POUR CONTRER LA MORT QUE L'ON A EDIFIE' UN PARAVENT SYMBOLIQUE
QUI TROQUE LE SACRIFICE EN SON SIMULACRE . CE MENSONGE, CE RITUEL, CETTE
CONVENTION QUI CHANGE LE REEL EN FIGURES FICTIONNELLES, LA VIE EN
PERSONNAGE, CETTE ILLUSION AUTHENTIQUE EST LA SECONDE UNIVERSALITE DU
THEATRE - ****.

UNIVERSEL No3

La mort habite "tous" les textes classiques et contemporains ( ou presque a
bien y regarder). Il y aurait une oeuvre entiere a ecrire pour definir les
relations complexes des heros de theatre face a la mort. Mort qui est
souvent associee a l'idee de sacrifice. Transfuge, sans doute de vieux
rites pa=EFens dans la chretiente . Oedipe, Iphigenie, Athalie, Andromaque,
Antigone, Medee, Ophelie, mais aussi Romeo et Juliette nous font entendre
le sacrifice des enfants sur l'autel de la raison d'=C9tat, de la loi du
clan, du rang, de l'ambition et du pouvoir. Le sang verse' ne peut cesser
de couler par cette remission de peine qu'offrirait l'amour. Pouvoir et
Amour se battent autour de la mort. Peut-il exister une jurisprudence sans
victime expiatoire ? Il y a t-il theme moins universel ?
En chaque rapport conflictuel, la mort precise sa place. Si Antigone
choisit de mourir parce qu'elle s'oppose a l'interdit de Creon d'enterrer
son frere selon les rites, interdiction qu'elle choisit d'enfreindre et qui
marque son pouvoir amoureux contre le pouvoir politique, nous voyons
Ophelie se laisser glisser dans l'eau, se soumettre a la mort. Son absence
de combat hautement symbolique est la premiere annonce des anti-heros,
l'intuition ombrageuse des nauvrages romantiques.. Antigone solaire,
Ophelie lunaire, partagent la meme jeunesse mais pas la meme mort. Ophelie
fait entrer Antigone dans le monde moderne. Elle en est la doublure
negative. Entre Sophocle et Shakespeare nous passons de la verticalite
infaillible de la Loi a un monde plus oblique et qui doute de la legitimite
de ses principes, enveloppe's dans des replis seulement subjectifs. La Loi
s'est retiree du ciel d'Hamlet qui ne peut que constater la faillite des
parents dans le desir-mourir de l'adolescente.

La mort, au theatre, donne la temperature exacte de notre place face au
monde. Son traitement est notre implacable barometre.

Au tournant du XIX=B0 siecle, alors que l'Europe s'eveille au principe des
nationalites, B=FCchner nous montre un Woyzeck anonyme, depassionne', victim=
e
sans revolte, il est seulement vaincu, ecrase' par une mecanique sociale.
Woyzeck est un simple jouet. Il tue Marie, sa jeune femme, sans grande
tirade, apres seulement une multitude de petites scenes - portraits de son
ratage - toutes en fragments, presque impressionnistes... Une vie grise et
une mort sans couleur.

Plus pres de nous, l'apres-guerre nous indique une loi encore plus laxiste,
insignifiante. Chez Ionesco, son "roi se meurt" mais sans avoir jamais eu
de royaume.. Il nous raconte simplement sa crainte allegorique, sa
faiblesse trop humaine de devoir dispara=EEtre sans avoir signer son temps e=
t
moins encore sa vie. Quant a Beckett, il acheve, dans les annees cinquante,
la dramaturgie classique. En lui, et pour "toujours" comme dirait Winnie,
le "dieu cache'" de Racine vient a mourir, il ne viendra pas,
definitivement plus. Nous attendons Godot. Pour Genet, Gombrowicz ou
Witkiewicz la vie est un simulacre, mourir est un the=E2tre qui reclame de
vrai mascarades, pour Pirandello un jeu dans le jeu que se donnent les
r=F4les. Ce simulacre face a la mort n'est pas tragique, il signe par
l'articifice ou la mise en abime, une possible verite et qui pourrait
triompher de la representation, un sursaut du vivant contre la faillite de
l'=EAtre. Avec Camus, la mort, le meurtre sont un simple malentendu qui
confirme l'etat absurde des choses.

En ce XXe siecle finissant, la mort est le sous-texte entendu d'une
banqueroute collective. La rupture surrealiste aura fini, ni en revelation
ni en mascarade mais en constat formaliste du vide. Toutes les pieces de
Sophocle ne nous sont pas parvenues mais il est sur, qu'apres Auschwitz,
Oedipe a Colone n'est plus qu'une figure mytholo/gisante. La mort a rejoint
le reel et en a epuise' tout le theatre possible. Le nazisme a rendu la
mort irrepresentable. Il en a banalise le repere par lequel se nommaient
les vivants. Pour nous qui venont apres elle est simplement devenue un
arret de jouissance, une fin de consommation, le salaire de la drogue, le
viol du sang, le Sida. La mort s'est introvertie et meme si elle passe a la
tele' est-elle encore une affaire prive'e ou banalise'e ( elle peut meme se
choisir et pas pour honorer le respect d'une ame devant les Dieux). La mort
est ce qui interromp le jouir . Elle etait la comme origine. La mort est
morte en meme tant que l'idee de Dieu. Oedipe s'est replie' dans les
meandres de la symbolique psychanalytique. Il ne represente plus une nation
mais des solitudes.

Tout comme les amours de Romeo et Juliette qui sont des amours d'enfants
etrangers a la violence sacrificielle. Ils ne connaissent que la violence
d'aimer. Aussi retournent-ils contre eux-memes ce sacrifice qu'on leur
demande de leur amour pour que, par le sacrifice de leur vie, l'amour
puissent triompher dans la mort.
Ce que disent les Evangiles du rachat du monde par l'agneau de Dieu,
Shakespeare le tansfigure a l'echelle d'une Italie mythique. La Bible et
Shakespeare nous rappellent que le sacrifice est anterieur au triomphe
amoureux. Entre la Judee biblique et l'Angleterre elisabethaine, la mort
des enfants est simplement devenue laique. Sur l'autel de la violence
sacrificielle des origines, la querelle des Capulet et des Montaigu fait
passer la violence fondatrice de l'etat tribal a celui plus desuet de la
famille.

Demandez-vous pourquoi apres le recit de la Creation du Monde suivi de la
genese d'Adam et Eve, la Bible nous raconte le premier meurtre, Cain ( le
sedentaire cultivateur) sacrifie son frere Abel (le nomade berger)... Deja
pour une question de jalousie et d'offrande a Dieu... Shakespeare en notre
siecle n'aurait pas choisi l'Italie pour horizon de son theatre mais la
Pologne ou le goulag sovietique, le Golfe persique, le Liban, ou le Rwanda.



***L'HORREUR RADICALE DE L'ETRE FACE A LA MORT AVEC SON IRRECONCILIABLE
OPPOSITION A l'AMOUR ET A LA VIE EST LA TROISIEME UNIVERSALITE' DU
THEATRE***.


voir 3 eme partie texte suivant


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Serge Ouaknine
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