référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-05/msg00034.html
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1ere partie/ Theatre et Universalite Serge Ouaknine



TRETEAUX d'une UNIVERSALITE du THEATRE
Le theatre peut-il etre universel?
Elements d'UNE reponse possible et tardive de Serge Ouaknine a une question
d'Alvina Ruprecht du 9 avril 96:

=AB Est-il possible de representer une experience qui soit percue selon les
memes parametres, d'une maniere identique par "tous"....qui est ce
"TOUS"?...... et de quelle epoque parlons-nous? Eclairez-moi s.v.p. =BB

5-05-96

Chere Alvina et chers internautes de Queatre,

Je suis travaille' par le texte qui suit depuis plusieurs semaines, surpris
de le voir creuser en moi un abyme qui m'effraie et me rassure en meme
temps, car nombre de comportements, de textes et sous-textes et techniques
de jeu et mises en scene, soudain se sont clarifie's en laissant votre
question me travailler ( ce texte qui sera mon dernier fait 18 pages..) :
Voici ce qui en est sorti:

*** La mort et le sacrifice sont l'universalite' du theatre ***

Cette pensee s'est imposee a moi en ecrivant. Elle recouvre une
medititation sur la mort suite a des evenement sdont j'ai ete le temoin. Je
fus aussi stimule' par une reflexion tres profonde de Jean-Marie
Apostolides =E0 propos des "spectres" et que je souhaite le voir
developper,... Autrement, je dois souligner que dans la vie je suis un etre
plutot joyeux.... Le texte qui suit est donc ne' de cette conversation et
de la question posee voila quelques semaines par Alvina Ruprecht que je
remercie. Il y aurait certes d'autres aspects de reponse sur la question de
l'Universalite au theatre. Il y aurait encore toute une phenomenologie de
la perception des discours du theatre a developper par-dela les aspects de
contenus dramaturgiques.

Je me suis trouve' surpris a plonger dans une reflexion sur les archetypes
ou les mythes qui seraient comme la matrice "universelle"de l'evenement
theatral, bien avant que le theatre ne se scinde en problematiques
litteraires, scenographiques ou touchant encore a la mise en scene et aux
techniques de jeu etc... Eugenio Barba et Nicola Savarese ont donne' des
travaux magnifiques dans le sillage des Brook, Mnouchkine et Grotowski et
avant eux, Artaud, Meyerhold, Eisenstein et Stanislawski pour ne citer que
les plus illustres.... De tous ces aspects passionants je ne parlerai pas,
ici.

N'etant pas anthropologue de formation, il se peut que mes propos soient
mal fondes ou qu'ils deraillent. Je demeure tres humblement ouvert a vos
remarques et suis attentif a tous conseils qui pourraient m'aider a etoffer
cette reflexion "nouvelle" pour moi.

Le texte qui suit n'est pas ignorant du travail de Rene Girard sur le
sacrifice et le sacre'. Toutefois, les arguments que j'avance, je les dois
a ma pratique , a des observations troubles, mysterieuses et qui emanent
des acteurs et actrices quand ils se laissent possede's par les grands
textes.... Je dois a Grotowski d'avoir ete eveille' a ces aspects, voila
plusieurs annees deja. Toutefois, les reflexions que je vous livre ici me
sont personnelles. Je ne sais pas si j' aurai repondu a votre question,
Alvina. Je crois y arriver vers la fin...Vous me direz.

Je demeure tres attentif a toutes suggestions de lecture et a tous
documents susceptibles d'=E9clairer les liens du Theatre avec la mort et le
sacrifice. Merci de vos indications.

Je vous livre cette reflexion en la sachant inacheve'e. Merci de vos
remarques et conseils eventuels. Existe-t-il un inventaire des personnages
et oeuvres dramatiques qui confrontent la mort... et l'idee de sacrifice,
de facon concrete ou figuree... ?

Merci de votre ecoute. Merci de vos stimulations. Bien a vous.
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*** MORT ET SACRIFICE, une ontologie universelle du theatre ***.

En de nombreuses communautes africaines le deuil se porte en blanc. En
Occident, en noir. Il est donc aise' de conclure, sur les malentendus de
cette disparite' que bien que tous les hommes soient mortels, cette
universelle condition les separe neanmoins au niveau des rites funeraires (
cette difference a fait recemment la bonne fortune, au Quebec, d'une
campagne publicitaire "tous azimuts", pour une compagnie de pompes
funebres...). On pourrait multiplier les exemples a l'infini. Ici on
deposera le corps nu dans son linceul a meme la terre et sans cercueil (
les traditions musulmanes et juives, pour que la chair retourne plus vite a
la poussiere), aux Indes on pratiquera la cremation et, avec des milliers
de variations, du Mexique a l'Ukraine, de Paris a Oulan Bator chargera-t-on
le cercueil du defunt de ses plus riches habits, de ses bijoux, de son arme
ou de ses instruments de travail, de marionnettes ou figurines pour lui
tenir compagnie, ou encore de papier monnaie pour s'acheter de la
nourriture au ciel... Ici on devra partager une olive, la un oeuf, ailleurs
une galette de farine de mais ou un bol de riz... Ici l'encens sera de
rigueur la une abomination. Au Tibet, il sera de bonne convention, de rire
en brulant une effigie de papier du disparu ( car il faut se rejouir de le
voir se liberer de son enveloppe terrestre... ). Mais, en Sicile, on louera
et paiera des pleureuses pour ajouter encore aux lamentations collectives
de la famille...

Le theatre comme la mort n'auraient donc rien d'universel sinon leurs
acteurs/officiants/spectateurs et des varations infinies de rites de
passage...

Pour ma part, j'ai une sympathie reelle pour les enterrements italiens (
ceux de Rome surtout, les processions funebres sont d'une efficacite
magistrale, avec ponctuation de grosse caisse, lenteur celeste du cortege,
et des plaintes de clarinettes si pathetiques qu'elles doivent faire
brailler le mort lui-meme...). Il n'est pas une ame qui n'en soit pas
traversee, qui ne reconnaisse pas en la mort une occasion solennelle de
celebrer notre plus ou moins imminente et collective destinee. C'est ainsi
que je m'explique le genie de Fellini, sa theatralite'carnavalesque, et je
trouve, comparativement, franchement sinistres et morbides les salons
funeraires nords americains.

Si le rite de passage de la vie a la mort prend des couleurs et des gestes
a y perdre son latin, la perte de l'etre aime' est universellement "unique"
pour chacun. Et chacun ressentira son depart comme une affaire tout a fait
intime, intraduisible. Le sentiment de perte masque ou devoile nos
emotions. La mort de l'autre nous saisit comme fragment du temps, habite'e
d'une emotion plus ou moins masque'e mais toujours reelle. LA PERTE EST LA
PREMIERE UNIVERSALITE' DE L'ETRE.

Mais que dire de la joie partage'e, de l'evenement heureux qui, un instant,
va effacer nos raisons de discorde ( un mariage, une naissance, une
reussite comme une bonne chasse, une victoire electorale, au foot-ball ou
au hockey, le retour d'un soldat du front de bataille, ou les premiers pas
de l'enfant qui vous lache la main...).

Tous les CLOWNS du monde ( du Barnum americain, du Bouglione ou Gruss
francais, de Moscou ou de Pekin), TOUS font rire lorsqu'ils tombent sur le
cul.

Moins l'acteur ou le clown *regardera* son *point de chute* ( mais
ailleurs..., distrait, tete en l'air) et plus il fera rire. C'est un
procede' classique que de montrer que celui qui ne sait pas qu'il tombe
mais tombe vraiment fasse rire celui qui ne tombe pas et voit l'autre
tomber -- sans qu'il en soit immediatement conscient.

Plus la distance est grande entre la conscience et le corps qui chute et
plus le rire est devastateur sur le public -- quelle que soit sa facon
d'enterrer les morts. Ceci est une LOI UNIVERSELLE. - Je l'ai verifie'e sur
4 continents -. n'en deplaise aux marxistes, aux puristes, aux cartesiens
et aux plumitifs timore's de la chose corporelle: LA CHUTE FAIT RIRE mais
LA PERTE FAIT PLEURER.

La premiere nous restitue l'etre. La seconde souligne notre avoir. Le
rapport de l'etre a l'avoir passe le Faire qui fait rire ou pleurer. C'est
universel.

Dois-je etre excommunie' de la confrerie des gens de theatre si je trouve
que le sens de la mort chez Tremblay ( tiens le revoila ...) se reduit a un
"peignoir poutineux" et que je prefere l'irrespect de Dom Juan devant la
statue du Commandeur a la pathetique et obstine'e collusion d'Antigone a
son enmurement mortel ordonne' par Creon?

Un tel se vexera, il preferera perdre sa communaute, il preferera
s'obstiner sur l'autel de Dube ou d'un synopsis genere' par ordinateur, un
tel jurera avec raison et sincerite' que Tremblay fait des ravages
"universels" chez nos voisins des Etats Unis, tout cela est possible, tout
cela est bien, mais.... je ne connais rien de plus triste, de plus
desarmant, de plus depossedant, de plus universellement devastateur que
d'assister a l'agonie d'un enfant.

La mort d'un enfant efface toutes nos ironies et notre esprit de serieux.
La mort d'un enfant est au-dela d'une blessure narcissique. Cela est
universel.

Comme le passe' est toujours plus heureux! Comme l'enfance nous semble plus
longue que notre vie d'adulte ! Le rapport a la sensation du temps bouge
avec notre age car nous ne memorisons pas la meme duree d'experience... et
tous les peuples reecrivent leur histoire pour en garder les pages les plus
glorieuses. Ils colorent le passe' de deuils plus sombres que milles
battailles et mille nuits ou plus joyeux et plus heroiques que mille
soleils levants. Chaque societe reecrit et reinvente sa memoire, car chaque
societe se sait mortelle fait une correction de quelques dioptries sur son
passe'. La memoire est fluctuante non de vieillir mais de ne pas considerer
la mort de la meme facon, ici et la, selon les les differentes etapes de la
vie. Cela aussi, a la ville comme a la scene, comme a la campagne : c'est
universel.

De la facon dont nous percevons la mort se lira s'ecrira l'ecriture de ce
passe'. C'est ce que nous pouvons ( devons?) entendre dans tout texte de
theatre. Demandez-vous dans quel sens de la temporalite se situe un
personnage. Quel sens de la mort revele ou cache le texte entier et d'un
seul coup, les actions prennent un autre sens. La psychologie s'eclipse
pour faire apparaitre le bruissement de fond de la societe qui a genere' ce
texte ou cette forme la de de representation. La dynamique, le rythme, la
scansion des paroles, la profondeur des espaces, la tension et la distance
entre les sujets (et lisibles a travers les mots), tout cela se dechiffre
par la maniere de porter (penser?) la mort en chaque geste de vie. Dis-moi
ce que dit ton pays de la mort et je te decrirai son theatre.

D'entendre, un enfant a l'agonie, parler sereinement de la mort en des
termes si lumineux qu'ils laissent loin derriere vous les plus belles pages
de Sophocle, de Beckett ou de Duras cela n'est pas universel --- cela est
la matrice dont saigne la vie, et dont se nourrit, en seconde main, les
plus grands moments de theatre. L'irreversibilite du temps humain face a la
mort est l'universelle condition de la scene. Celle dont la plus extreme
horreur des sentiments interpelle la plus extreme proximite' des emotions.

La mort est vraie, elle n'est pas juste. La mort d'un enfant est au au-dela
du theatre, n'est-ce-pas... Mais, reflechissez bien, interrogez les
quelques ephemeres et rares frissons que vous a donne' le theatre, demandez
vous s'ils n'interpellent pas en vous ce chatoiement indicible de la vie,
ce "moment ou la nuit se separe du jour", ce cliche' shakespearien de
l'aube n'est-ce pas -- et qui pose la question du temps comme l'ecoulement
des voyelles dans les mots, comme le glissement serein de la main de
l'enfant a l'agonie, de la votre qui n'y peut rien ... et qui regarde aussi
sa propre mort, l'injustice de lui survivre.

UNIVERSEL No1

A la source du theatre il y a ***le sacrifice des enfants***,
intrinsequement, il est congenital des premiers rites. Et ce qui nous reste
de cette lointaine contre'e, de ce contiment noir de la subconscience de
l'humanite, pardon, je suis profondement desole' d'avoir a vous le dire (
et sans aucun academisme) que telle est l'universalite du theatre... elle
commence avec ces sacrifices de notre chair, notre propre image, notre
futur que nous convertissons en perte, pour nous liberer de notre futur
perte.... plus tard -- ici ou la - on aura prefere' un bouc, une chevre (
une "tragedia" en grec) ou un mouton ( pour se substituer a Isaac au moment
du geste d'Abraham), d'ou l'appellation recurrente de Jesus comme "agneau
de Dieu"..., d'ou la recurrence du massacre des innocents par Herode ( la
fuite en Egypte... de Joseph et Marie) et qui repete le meurtre anterieur
des nouveaux-nes demande' par le Pharaon d'Egypte aux Hebreux, et suivi a
nouveau de la mort des fils ain=E9s dont celui de Pharaon ( une des 10 plaie=
s
qui precedent la sortie des Hebreux d'Egypte). Mais voila un theme qui se
trouve dans la Bible comme dans les tragedies... de Sophocle et
d'Euripide... C'est le meme et identique theme, terme a terme , qui se
repete entre le judaisme et le christianisme...Et le meme theme que
s'appropriera l'Islam en donnant a Ismael le role ( de l'enfant sacrifie)
et sauve'. Mais c'est aussi le meme theme dans Iphigenie... et le meme dans
Oedipe. A la matrice du theatre comme de la civilisation, un enfant qui
doit etre sacrifie' est sauve' ( Ah j'oubliais aussi Moise - le sauve' des
eaux-... meme structure).

suite 2e partie


(?!)
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(@ @)
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Serge Ouaknine
e-mail : r34424@er.uqam.ca
Montreal (Quebec)  Canada
tel:(1-514)2880418
fax:(1-514)2883514
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