référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-05/msg00083.html
     Chronologie       
     Conversation       

Shoah et theatre dans le theatre 2 BOURASSA ANDRE G



D'abord deux precisions sur mon intervention precedente.

1. La mise en scene de _Mephisto_ a Quebec est de Serge Denoncourt.
Ce dernier n'utilise qu'une scene, frontale, avec praticables automatises
qui transforment sans cesse le lieu. La repetition des saynetes de
cabaret se fait en plein centre de la scene. La finale de _Faust_ se
passe a l'avant-scene, ou presque. _La Cerisaie_ est improvisee cote cour.

2. J'entends "mise en abyme" au sens gidien de "theatre dans le theatre"
et au sens plus recent d'"autoreferentialite". Je prefere ne pas en
confondre le sens, bien qu'il puisse y avoir parfois coincidence, avec
"point de fuite". Et je prefere ne pas donner au terme "abyme" un sens
abyssal qui qui me parait amener des donnees trop exterieures a la
metaphore medievale de Gide. L'expression ne decrivait au depart que la
suspension, sans ligne d'horizon, d'un blason dans un blason
("enescutcheon"). On connait le texte ou Gide donne a cette expression
d'heraldique ancienne un sens tout a fait moderne (_Journal_, 1893):
"J'aime assez qu'en une oeuvre d'art, on retrouve ainsi transpose, a
l'achelle des personnages, le sujet meme de cette oeuvre. Rien ne
l'eclaire et n'etablit plus surement les proportions de l'ensemble"
(cite par Jean Ricardou, _Le Nouveau roman_, Seuil, "Ecrivains de
toujours", no 92, 1973, p. 47). Ricardou rappelle que Victor Hugo avait
aborde en d'autres termes la meme question dans son _William Shakespeare_.

Une mauvaise utilisation de la mise en abyme peut defigurer l'oeuvre;
c'est le cas quand elle laisse deviner trop vite la structure d'ensemble.
Serge Ouaknine a donne un exemple d'utilisation peu convaincante (deux
scenes frontales au lieu d'une scene dans la scene). Quant a la version
du Carrefour, si elle a une faiblesse (dans l'ensemble, j'ai beaucoup
aime cette interpretation), c'est justement la mise en abyme qui la revele:
les scenes de troupe sont jouees par une compagnie, ce qui n'est pas la
meme chose: on ne sent pas assez que les interpretes font corps depuis
longtemps, qu'ils ont meme formation (notamment l'expressionnisme), qu'ils
sont profondement solidaires dans leur approche provocatrice de l'art et
qu'ils vont vivre durement, mortellement pour certains, les ecarts
ideologiques qui se creusent entre leurs visions divergentes du socialisme.

Une autre piece du Carrefour evoquait la Shoah, dans la mesure ou elle
repose tout entiere dans le souvenir et les reves d'une evadee
d'Auschwitz venue se refugier dans un monastere za-zen d'Hiroshima:
_Les Sept branches de la riviere Ota_, sous la direction de Robert
Lepage. Les mises en abyme y sont nombreuses, sans parler de la scene
source ou la moinesse voit se derouler une partie de sa vie dans un miroir.
On y trouve a plusieurs reprises (la piece dure huit heures) des scenes
de no, de bunraku et de buto, et des extraits de _Madame Butterfly_.
Amities,
Andre G. Bourassa

------------------------------