référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-05/msg00084.html
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Shoah et mise en abyme (ou abime) Serge Ouaknine



Chers amis,

J'aI poursuivi la recherchge sur Theatre dansle theatre suite aux question
de Mariel O'Neill-Karch des Etudes francaises de l'Universite de Toronto)
et en fouillant dans le Grand Robert( CD-Rom genial!) a mise e n abyme ( ou
mise en abime).
Voici ce que j'ai trouve' ( copie tres partielle car il y pres  de 40
occurences)...
J'ai reproduit mon article d'hier que j'ai epure' d equle  quelques  coquill=
es
Bon ete'
A bientot


PS d=E9finition du Grand Robert:
*II. Loc. EN AB=EEME, EN ABYME.
=D7 1. (1690). Blason. Situ=E9 au coeur, au milieu de l'=E9cu, sans toucher
aucune autre pi=E8ce.

=D7 2. (1950, Cl. E. Magny; d'apr=E8s la compar. propos=E9e par A. Gide, cit=
..
ci-dessus). Fig. Litt=E9r., arts. Mise en abyme; composition, structure,
construction... en abyme (ou, rare, en ab=EEme) : proc=E9d=E9 ou structure p=
ar
lesquels, dans une oeuvre, un =E9l=E9ment renvoie =E0 la totalit=E9, par sa =
nature
(tableau dans le tableau, r=E9cit dans le r=E9cit...) notamment lorsque ce
renvoi est multipli=E9 ind=E9finiment ou qu'il inclut fictivement l'oeuvre
elle-m=EAme. Syn. : composition, structure en miroir, sp=E9culaire.

Citation de GIDE:
36 J'aime assez qu'en une oeuvre d'art, on retrouve ainsi transpos=E9, =E0
l'=E9chelle des personnages, le sujet m=EAme de cette oeuvre (...) Ainsi, da=
ns
tels tableaux de Memling ou de Quentin Metsys, un petit miroir convexe
sombre refl=E8te, =E0 son tour, l'int=E9rieur de la pi=E8ce o=F9 se joue la =
sc=E8ne
peinte (...) ce qui dirait mieux ce que j'ai voulu dans mes Cahiers, dans
mon Narcisse, et dans la Tentative, c'est la comparaison avec ce proc=E9d=E9=
du
blason qui consiste, dans le premier, =E0 en mettre un second =ABen abyme=BB=
..
GIDE, Journal 1889-1939, Pl., p. 41 (1893).

CITATION DE FURETIERE
35 Ainsi, on dit d'un petit Escu qui est au milieu d'un grand, qu'il est
mis en abysme. Et tout autant de fois qu'on commence =E0 blasonner par toute
autre figure que par celle du milieu, on dit que celle qui est au milieu
est en abysme, comme si on voulait dire, que les autres pi=E8ces =E9tant
=E9lev=E9es, celle-l=E0 para=EEt petite, comme cach=E9e, et abysm=E9e.
=46URETI=E8RE, Dict. (1690), art. Abysme.

CITATION DE DALLENBACH:

37 Le terme de mise en abyme vise =E0 regrouper un ensemble de r=E9alit=E9s
distinctes. Ces derni=E8res (...) se ram=E8nent =E0 trois figures essentiell=
es,
qui sont la r=E9duplication simple (fragment qui entretient avec l'oeuvre qu=
i
l'inclut un rapport de similitude), la r=E9duplication =E0 l'infini (...) et=
la
r=E9duplication aporistique (fragment cens=E9 inclure l'oeuvre qui l'inclut)=
..
Lucien DALLENB=C4CH, le R=E9cit sp=E9culaire, p. 51.

>To: queatre@uqam.ca
>From: r34424@er.uqam.ca (Serge Ouaknine)
:commentaire sur le texte d'Andre' Bourassa:

>J'ai vu a Paris en 1979 le Mephisto, piece d'Ariane Mnouchkine d'apres le
>roman de Klaus Mann.. Ce qui etait scenographiquement interressant a cette
>epoque etait le basculement des bancs et la double scene qui forcait le
>public a un avant/arriere...( un dos a dos des deux scenes separe'es par
>les spectateurs). Je n'ai pas le souvenir d'avoir ete convaincu par cet
>artifice scenique. Et je ne suis pas sure qu'il s'agisse d'une "veritable"
>mise en abyme, a cause justement de cet effet de miroir plus que de
>"theatre dans le theatre". Une double scene ( meme si la fiction vient
>rejoindre le reel) ce n'est pas exactement, selon ma perception, une mise
>en abyme.
>
>La mise en abyme voit a l'annulation d'une realite' en une autre qui la
>multiplie a l'infini...vers un point de fuite de la fiction qui s'annule
>dans son propre procede' fictionnel. Dans le cas de Mephisto je dirais
>plutot qu'il s'agit d'une mise en boite tragique de l'ambition sociale des
>artistes en leur propre aveuglement. L'aveuglement est dans le reel pas
>dans la fiction. Ce point aveugle qui "voit" l'ideologie nazie se commetre
>de la scene a la "vraie vie" procede plus de la farce tragique exemplaire
>du non eveil politique plutot que de l'annulation du theatral en lui-meme.
>L'illusion que nous avons ici d'une mise en abyme vient de ce que c'est
>l'existence totalitaire qui annule toute possibilite de representation et
>non la fiction qui vient s'annuler en elle meme.
>
>Je ne suis pas sure alors que la tragedie nazie soit venue "mettre en
>abyme" la realite et la fiction ( il ne s'agit plus d'un procede'
>rhetorique mais d'une actualisation reelle). Je dirais plutot que le
>fonctionnement de la piece etait plus brechtien que baroque, un brechtisme
>tragique a cause de l'echec de l'histoire et de l'issue bouche'e de toute
>perspective possible donnee a la demonstration.
>
>Quand le reel se detruit en son propre abyme nous sommes en face de la
>tragedie de l'Histoire ( voir "Materiaux pour Mede'e" de Heiner Muller, la
>trahison de l'Histoire) mais quand la fiction et le theatre ( malgre le
>jeu de double mimetique des 2 scenes en vis a vis) vient a mourir a la
>tragedie de l'Histoire relle, il n'y a plus de mise en abyme de la fiction
>mais seulement ratage de la construction historique. Ratage du projet de
>vie.
>
>Je crois que la est la faiblesse conceptuelle de la scenographie d' Ariane
>Mnouchkine dont, alors ( en 1979), je n'avais pas ete convaincu. Le
>veritable "effet d'abyme" *(mais pas de mise en abyme) vient dans
>l'epilogue de la fin quand a cote de la salle ou se jouaient les doubles
>scenes qui prenaient le public en sandwich, une projection de diapos
>enchaine'es creait une mise en actualite d'Auschwitz sur un lieu parallele
>au jeu scenique, sur les murs blancs et entre les colonnes ( analogues aux
>hangars de Birkenau ou etait parque's les deporte's). Cet ultime moment de
>projection a cote' des espaces du recit est peut-etre le seul moment de
>mise en abyme. Un constat (a "cote') du jeu de confusion des images qui
>dresse Mefisto acteur en discours actualise' hitlerien. C'est l'image et
>l'architecture silencience qui parle alors, plus eloquemment que la
>piece... Mais je suis peut-etre trop exigeant.
>
>Je n'ai pas vu la reprise a Quebec, cette annee, et j'aurais aime' savoir
>si on ne devrait pas plutot parler "d'effet d'abyme" plutot que de "mise
>en abyme".
>
>Amicalement
>
>PS: note complementaire
>
>Je crois pour ma part que toute oeuvre d'art procede d'un effet de mise en
>abyme plus ou moins manifeste (concerte'). Quand le sentiment de vrai est
>la,le sujet s'efface devant lui meme. Comme disait Roland Barthes ( je
>cite de memoire): "le but d'une oeuvre d'art est de se presenter et de
>s'annuler en meme temps". Si l'oeuvre ne s'annule pas elle pretend alors a
>un discours "edifiant" (ideologique) qui la rapproche d'un propos
>litteraire ou plus exactement d'une litteralite' du propos. Tous les
>dictateurs pour cela "aiment"( ou ne comprennent) que les oeuvres
>narratives. Car la revolution commence avec la metaphore. La metaphore est
>la victoire de l'artiste sur le reel. Le premier signe de liberte d'un
>artiste est de rompre avec le reel. D'ou la Secession a Vienne, d'ou le
>Cavalier bleu, d'ou le Manifeste du Surrealisme, d'ou le Refus Global au
>Qu=E9bec...
>
>Car meme en litterature une oeuvre est la quand elle efface son propre
>objet narratif. La mise en abyme est donc la rationalisation de cet effet
>d'effacement a l'interieur de l'ennoncation elle-meme de l'oeuvre.
>L'oeuvre ne dit pas, elle efface le dire et c'est cela son message.
>
>La fiction s'efface face a la pretention qu'elle aurait de se substituer
>au reel. En fait ce procede' de " theatre dans le theatre " ou de mise en
>abyme apparait quand justement l'emetteur n'a rien a dire qui serait une
>construction edifiante sur le plan du sens et plus encore sur celui du
>signifie'. Une oeuvre ne commence a "dire" que quand elle cesse de dire,
>elle represente que quand elle cesse de vouloir representer.
>
>"And where you are is where you are not" dit T.S. Elliot dans le Waste
>land... Le jeu par lequel s'installe une "mise en abyme" advient quand
>l'auteur "sait" que ce qu'il dit et fait n'est RIEN d'EDIFIANT face a une
>autre realite qui le transcende et qui elle serait celle d'un "vrai" dont
>on ne pourrait pas nier l'effet ultime de reel,la preuve intangible du
>vrai ( c'est la que commence ce qu'on pourrait appeler la dimension
>metaphysique de l'art et qui, au theatre, prend un aspect "ontologique"
>puisque c'est du reel et de son illusion scenique dont procede l'art meme
>de la representation.
>
>Les artistes juifs depuis le XIXe siecle ( comme les artistes italiens par
>une excroissance histrionique) procedent souvent ( mais pour des raisons
>differentes) d'une mise en abyme de leur propre image ( puisque rien ne
>peut etre mis en image pas meme D.ieu), car le fait de porter dans sa
>subconscience le postulat d'un D.ieu transcendant et qui serait la
>"verite" ou le referent innommable et ultime donne' a toute oeuvre humaine
>un aspect derisoire. De la procede l'auto-annulation des comiques juif
>(Dario, De Funes, Jerry Lewis, Woody Allen, Bouhjena, et beaucoup d'
>acteurs du vieux theatre yiddish...), ou cet exces d'introspection
>auto-reflexive des =E9crivains (Proust, Kafka) qui a force de parler de soi
>montre combien il y a vanite' a "parler de soi" quand le seul innommable
>dont on puisse parler ne se nomme pas. Aussi la mise en abyme est apparue
>dans l'art occidental chez les Italiens tres tot apres la codification des
>lois de la perspective, car en mettant en abyme l'immensite eternelle des
>apparences de la creation divine (voir nos debats de cet hiver sur
>l'espace medieval) on passe a une geometrisation qui pretend donner formes
>et limites aux effets de creation humaines, en-dessous du postulat que le
>reste ne se dessine pas. Ainsi la mise en perspective porte en elle meme
>le projet de la mise en abyme ( le point P a l'horizon de la ligne de
>fuite que traduit admirablement l'expression anglaise de " vanishing
>point"). Reflechissons a ce qu'il y a de puissant dans cette expression
>anglaise et que ne rend pas aussi bien celle de "point de fuite". Dans
>"vanishing" il y a l'idee de mort et de vanite' ( sujet baroque des deux
>siecles suivants l'invention de la perspective), la vanite' de ce qui se
>represente vient a glisser, a derapper en sa propre disparition.
>
>Le theatre dans le theatre voit au redoublement de cette "vanishing "
>realite' par opposition a celle des Dieux ou de Dieu dans cette perte de
>la verticalite', la finitude de la terre et du ciel en perspective
>horizontale... Apres Monteverdi, le madrigal vient se transformer
>lentement en opera, pour celebrer la perte du vrai monde, et de la vie
>pure... J'ai perdu mon Euridyce...
>
>La mise en abyme procede de ce theatre dans le theatre qui chante la
>perte, la nostalgie d'un monde global et entier, d'un monde d'avant la
>chute dans l'abyme...(d'ou a la Renaissance le besoin de retourner aux
>referents anterieurs a la genese du Christianisme, pour ramener un
>voccabulaire greco-romain, une certitude formelle de la tangibilite'
>paienne, exactement comme aujourd'hui l'architecture dite post -moderne
>reprend les formes des colonnes grecques et de chapiteaux pour recycler
>l'ancien dans la possibilite' epuise'e du nouveau..
>
>Pour qu'il y aie mise en abyme, ou theatre dans le theatre, il faut que
>l'affirmation de la fiction par laquelle s'exerce cette nostalgie pretende
>a plus de realite que toute vie ne pourrait jamais en fournir, et,
>d'avouer ne pas pouvoir vienne se deconstruire par les procede's meme de
>son edification . Ce qui n'est pas le cas, j'insiste, du Mefisto, de Klaus
>Mann. Ce n'est pas la fiction qui s'avoue vaincue, c'est l'histoire qui
>confirme son propre desastre . Dans le cas du Mefisto de Klaus Mann et mis
>en scene par Mnouchkine, il s'est produit, je crois, un effet de
>contre-sens scenique. Le reve de reel d'Hitler s'est trouve' plus fort que
>les ambitions arrivistes des artistes qu'il subjuga et liquida de ne pas
>se mettre a son service. Je dirais alors, et sans cynisme, c'est Hitler
>qui a mis l'art et la vie en abyme, et non pas l'art et qui a reussi a lui
>substituer le triomphe d'un monde plus reel, plus vivable, sinon plus
>vrai. Si Hitler a appele', tres specifiquement, "art degenere'" celui des
>artistes d'avant-garde de l'abstraction et autres courants de la
>"revisite" faite au reel (l'expressionnisme, d'une part, comme
>denonciation et deconstruction de la violence sociale et, d'autre part,
>les artistes constructivistes qui visaient l'etablissement des normes
>industrielles d'un monde nouveau.
>
>Hitler impose le style pompier d'un nouveau realisme apologetique et
>realiste au premier degre ( du Praxitele nazi pas plus solvable et si
>ressemblant a du realisme socialiste stalinien). C'est Hitler qui a mis en
>otage l'art, les juifs, toute l'Europe et l'Histoire. Hitler a ecrit la
>mise en abyme tragique du monde, jusqu'a son propre aneantissement. L'art
>ne peut rien face a cette forme la de tragedie.
>Hitler a reussi a voler l'effet purgatoire de la tragedie antique sur
>l'autel moderne de la scene reelle de son propre enfer. Et Thomas Mann eut
>bien raison de partir, et son fils Klaus n'y put rien ... jusqu'au suicide
>par lequel il s'avoua vaincu par l'Histoire, exactement comme Maiakowski
>prefera le suicide (liberte' ultime du poete) au "suicide commande'" du
>plus grand genie theatral du siecle que fut Meyerhold.
>
>Peut etre que Primo Levy se suicida apres une oeuvre qui toute entiere
>temoigne de la fin de l'humanite', lui qui survecut a la Shoah. Le suicide
>est alors sa derniere ecriture pour tracer, au prix de sa propre vie de
>temoin et de survivant, l'insupportable offense faite a la vie.
>
>Rien ne peut entrer en competition devant le deferlement de l'Apocalypse
>totalitaire. Pas meme une mise en abyme. C'est pour cela que devant la
>faillite de l'histoire reelle, aucun effet scenique ne peut entrer en
>competition pour reparer l'histoire, rien ne peut mettre en abyme la
>Shoah, aucun theatre dans le theatre, aucun effet de miroir ("Cabaret" qui
>s'inspire du meme theme fut une bien meilleure metaphore) car c'est
>l'extinction de l'etre avant l'etre de la fiction, la victoire radicale de
>la mort sur toute utopie possible.
>Pour ma part, je demeure perplexe devant ce jeu de va et vient de Mefisto.
>Le theatre ne peut rien quand l'abyme a deja eu lieu.




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Serge Ouaknine
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