référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-10/msg00049.html
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Re: Comment expliquer? Serge Ouaknine



>Chers gens du theatre,

>(question)
>Que se passe-t-il entre ces deux ages?  Specifiquement avec les
>adolescents? Comment expliquer que ces jeunes, en general, se renferment?
>Pourquoi me disent-ils que le theatre, ben, c'est trop difficile pour eux?
>Pourquoi insistent-il sur les mots suivants:  "Je ne sais pas faire du
>theatre"?
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Esquisse breve de reponse de Serge Ouaknine:

Je ne suis pas convaincu de la logique du passage des ages, nous y
reviendrons en conclusion. Si vous aviez totalement raison nous n'aurions
aucun candidat acteur a l'adolescence ce qui n'est pas le cas...

L'adolescence est caracterise'e par la recherche d'une autonomie, d'un
desir de soi dont l'autonomie est lù,objet. D'ou la rupture d'avec les
modeles... D'ou doutes et certitudes, d'ou crises et affirmations. Cette
crise necessite un rite de passage.
Dans nos societes les adultes ont grandement renonce' a assumer la
responsabilite' de ce rite.

Le theatre est alors pour les adolescents la scene ideale de la projection
de soi en un continent encore non articule'.

Les adolescents sont livre's a eux-memes et leurs crises sont UNE forme de
dramatisation  ( un theatre mais un huis-clos etendu aux proches ). La
construction d'une represenation de soi( le passage a la vie adulte
demontre donc une represenation du sujet a lui-meme et qui a pour scene, la
projection imaginaire de son appropriation du monde mais sur une scene
interieure ou intime (les copains).

Le theatre suppose l'intentionalite d'une representation pour le monde.
C'est bete a dire mais un evenement spectaculaire dans la rue ( un
accident) ce n'est pas du theatre. Il y a theatre s'il y a intention
controle' vers un destinataire : le public, mais, a travers divers formes
de convention. Cette intention de representer pour figurer le vrai, en fait
-- vous le savez -- est une metaphore du reel : une construction qui s'en
inspire mais ne lui ressemble pas.

La mimesis est un travestissement qui reve du vrai

Le desir d'appropriation de la realite ( faire sa vie ) ne n'autorise pas
cette distance qui paradoxalement constitue le propre de la convention du
theatre.

Les exces de l'adolescent viennent de ce qu'il ne mesure pas les impacts du
langage.
L'adolescent surgit  dans le miroir d'une scene dont l'horizon est a
l'echelle de sa meconnaissance du  monde. D'ou ses avalanches de
certitudes, de verites toutes faites, mais aussi par cet imaginaire d'un
monde non encore tactile:une periode de grande "lucidite", etat fragile ou
l'etre sait mais ne connait pas.

L'adolescent est rimbaldien, il percoit tout au vif , du lieu ecorche' de
son manque  a etre, et sa demande, se propulse avec l'energie
disproportionne'e d'un desir de reconnaissance absolue ( comme l'acteur)
mais sans etre capable de "performer" en dehors de son manque a devenir.
Ceci est le contraire de la maitrise de l'acteur qui doit avoir un referent
pour operer,  une certitude credible l'imaginaire trace ou infirme la
fecondite'.
Le savoir et la memoire fonctionnent chez l'acteur comme autant de
tremplins vers l'inconnu, et ce saut dans le vide devient sa construction.
En jargon de metier, les acteurs appelent ca : trouver son ancrage.

L'Adolescent , quant a lui, plonge avec temerite dan sce qu'il ne connait
pas, son risque peut prendre des allures theatrale ou dramatique mai sce
sont sont pas des représentation. Simpplememnt parce que le desir doit
aller a la rencontre de son langage ( la condition de toute
representation).

Cette recherche de l'ancrage, l'acteur la sonde et ne la trouve pas
toujours ( il est alors comme un adolescent qui prend ses desirs pour des
realite's) -- il  passe de l'irrealite effective de son acte desire'  a la
realisation concrete de cette realite.
Pour l'adolescent, le monde est l'enjeu d'une ultra sensibilites survecue
parce que pas assez vecue -- les reponses demeurent souvent inacheve'es ou
a l'etat de potentiel.

Le travail de l'actreur, lui, est de faire passer le potentiel a une forme
qui doit se detacher de lui pour s'attacher  a  la justesse et
l'autenticite' de l'effet produit.  Le propre de l'adolescent est de ne pas
maitriser ce qu'il produit mais  de s'y donner entierement ou de s'y
refuser totalement . Comme un artiste mais sans la maturite du produit. Ce
non-savoir enfante parfois des coups  de genie...

La  verite de l'acteur consiste ainsi a faire le passage de l' etat
fictionnel a sa manifestation. Ce travail n'est pas donne' au depart, il
demande un apprentissage , non du contenu de la fiction mais du procede' de
sa mise en oeuvre. Ce qu'on appellele processus de la  creation.

Or l'adolescence est analogue a ce travail de l'acteur mais il n'est pas
oriente' a produre /pour/==> le monde dans la convention ( meme
revolutionnaire me en rupture) d'un discours scenique, mais vers soi, dans
la scene interieure d'une solitude ou le monde exacerbe' s'est eclipse',
ou le monde est interiorise'.
Les adolescents crient contre le monde precisement de ne pas le voir, ne
pas le voir pour ce qu'il est mais pour ce qu'on en imagine. L'Adolesceny
idealise ce qu'il ne maitrise pas.

L'acteur dere'alise son imaginaire dans la realite' de sa construction.
L'adolescent, comme un amateur, prend la forme de ses desir pour vrai.
L'imaginaire croit etre une forme de ne pas savoir encore se construire.

Ainsi votre adolecent est dans une phase de creation de soi  mais pas de
creation d'une fiction qui serait le passage du "pour -soi a un
pour-autrui...( ce qui n'empeche l'idealisme au contraire) .

Quand l'adolescent percoit cela, il est devenu un adulte.
Et si, comme on dit,  les voyages forment la jeunesse c'est qu'ils obligent
a faire un passage,  a vivre en mode accelere' cette reconnaissance a
double voie, du dedans et  du dehors.

Essayez, a present, d'apliquer a un adolescent ce que Diderot dit du
paradoxe du comedien et vous verrez ca concorde parfaitement. La seule
difference tient a l'elargissement de cette scene interieure a celel d'une
arene palpable,  une scene offerte et perdue pour gagner le public. Pour
l'adolescent c'est lemonde qui est perdu parce lui-meme n'y est pas encore
en maitre. Le monde est un theatre dont il n'a pas encore trouve' le role.
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Deuxieme question:
>Et dernierement, avez-vous des suggestions afin de remedier a la situation?
>
>Disons que ca m'intrigue!
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Essai de reponse:

>Les exercices que l'on donne a un jeune acteur en formation sont de la
>meme nature, en tant que rite de passage,  a ce que requierent les crises
>d'un adolescent pour traverser la scene du virtuel au possible.
Exercices d'ecoute, de confiance, de contacte, de precision, de perception
de limites, d'univers,  d 'intention, d'ancrage physique des actions, de
nuance des paroles et des eclats, de perception de l'environement tout
entier comme paradigme tangible d'une fiction possible...
Le manque de l'acteur  vient de ce qu'il ne mesure pas la distance des
intentions a son propre corps comme signe et impact du langage... Il croit
qu'il suffit de dire les mots du personnage pour l'etre selon un certain
ton. Ce qui est tout a fait insuffisant et nuisible.
Il me faudrait a present elaborer le programme entier d'une theorie et
d'une formation... et dire encore c equ'est le style et le vrai... ce n'est
pas le lieu.
Venez a l'UQAM nous avons l'un des meilleurs,  sinon le meilleur
departement de theatre au monde.

Enfin, il y a un vice de forme dans votre question:

Dans vos deux exemples les sujets ( enfant et adulte) sont en
representation mais it ne cre'ent pas forcement.
Pour creer il faut etre dans la meconnaissance du savoir et vivre, comme
l'enfant,la fulgurance du desir qui se confond a la forme du desir (
Picasso  soutenait que ces peinture reveait d'avoir la fraicheur d'une
peinture d'enfant mai squ'il ne pouvait faire que des peinture d'adultes
qui apprend a s'abandonner...).
L'adulte, lui,  mesure les impacts sociaux de ses effets de representation
( avec plus ou moins de talent de conteur ou de savoir simuler).
Le malaise vient de ce que vous sembliez confondre cetet producton d esoi
qui est en quelque sorte la prolongation naturelle de la fantaisie
imaginative avec l'imagination creatrice qui pour advenir passe oar un etat
de rupture. un changement qualificatif d'univers.
C'est un naturel second et non premier. Un naturel charge d'une simplicite
domestique'e ou d'une demesure maitrise'e...
; faut etre un peu"mecreant " pour creant et desirer plus qu ela simple
expension de soi. Celui qui cre'e vraiment s eperd etdans cete perte
construite, seulement il s eretrouve.

C'es la raison pour laquelel, en  tout debut de ma reponse, je doutais de
l'exemplarite de vos descriptions.  Rien ne dit qu'ils aient ete'
createurs.
Etre en representation ne signifie pas forcement  creer( les erreurs de
l'amateur sont de croire que jouant a jouer il croit jouer mais ne joue pas
vraiment ) , parce que l'amateur ( comme l'adolescent) oeuvre pour lui meme
et que l'artiste ajoute a cette inquietude une interiorisation effective du
monde en dehors de lui.

Aussi, je crois comprendre que la veritable question de votre debat
concerne, au fond , "la nature" de l'acte createur et dont le theatre est
l'une des manifestaions.
Quand l'adolescent cesse de crier,il passe par un sentiment de perte dont
il garde longtemps la nostalgie. On appelle "grands enfants " les hommes
qui la perpetue toujours.


Amicalement

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        (@ @)
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Serge Ouaknine
e-mail : r34424@er.uqam.ca
Montreal (Quebec)  Canada
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