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Pirandello et le theatre pirandellien! Serge Ouaknine



Date: Mon, 21 Oct 1996 07:57:31 -0400 (EDT)
Precedence: none
From: Jean-Claude_Boudreault@UQTR.UQuebec.ca (Jean-Claude Boudreault) To:
r34424@er.uqam.ca
Subject: Et le theatre pirandellien?


Est-ce quelqu'un peut me dire...

Il y a des questions sur Pirandello auxquelles j'aimerais trouver réponse.

Tout dernièrement, j'ai vu au Collège Lionel-Groulx (Ste-Thérèse, Québec)
cinq larges extraits de Pirandello (.....)

J'ai le sentiment d'avoir assisté à des spectacles à thèse dans lesquels
les monologues d'acteurs sont d'évidents plaidoyers et en même temps j'ai
vu un auteur préoccupé, même fortement obsédé, par la descrition de la
folie comme s'il cherchait à en établir un nuancier.
Vu cette double tendance marquée, Pirandello me paraît quasi inassimilable,
peut-être inclassable, comme si un écrivain avait voulu et était parvenu à
combiner un moteur d'avion et un hors bord dans le même véhicule. Etes-vous
du même avis?
D'autre part, des cinq pièces, celle qui me semble être la plus théâtrale
(la moins auteur à thèse) est Chacun sa vérité. Partagez-vous cette
opinion? A-t-il écrit une pièce encore mieux structurée que Chacun sa
vérité? Est-ce que pour Pirandello Chacun sa vérité était une pièce ratée
parce trop théâtrale et pas assez rhétorique ?
Merci de vos lumières

Jean-Claude Boudreault

Réponse de Serge Ouaknine:

La folie dont vous parlez n'est celle des "humains" mais de l'idée meme de
la representation. Dans sa quete des limites, Pirandello opere une forme de
reductionnisne tres cerebral pour porter la notion de representation  en
son propre abyme. Mais il s'agit moins d'une mise en abyme "physiquement"
scenique que celle qui tenterait de de vider de ses limites la parole comme
outil -- le gouffre qui separe la parole au rite de sa représenation.  Le
"comment " de ce passage est le veritable sujet pirandellien, faute de
pouvoir cerner le "pourquoi".

Que signifie incarner? Que signifie non pas le contenu du dire mais le fait
meme de dire pour se manifester. Le contenu consiste donc a explorer les
marges du contenant. C'est cela ce que vous distinguez comme folie : le
questionnement du  prisonnier non sur sa cellule (intra muros) mais cette
cellule plus intime qui designe la paroie  de son corps parlant (intra
mentale) et a l'interieur de ce corps en representation, la parole qui fait
le va et vient quasi erotique de la page margée a ce corps balise.
Ce double moteur ( etrange metaphore que la votre mais interressante ) ou
vous lisez un moteur  d'avion (signe d'air) a celui d'un hors bord  (signe
d'eau)...
Vous avez raison, il se place  sur le bord de la  marge, **ce hors bord**
de la page,  ce  **hors bord** qui  ne peut pas decoller ( quitter terre,
quitter corps), manque d'air car il en consumme toutes issues.

Quel est l'intéret d'une telle demarche? Pirandello annonce ou prononce,
simplement,  par ces bordures auto-referentielles la meme pulsion de tout
l'art moderne, depuis le debut du siecle, celle de rever d'echapper a la
narrativité. Analogiquement nous entendons,  le passage de la peinture du
figuratif a l'abstrait, de l'architecture a contenu allegorique a celle du
materiau brut, le glissement de la musique  insrumnetale, de l'harmonie a
la dodecaphonie, puis au seriel, puis a la musique concrete puis
electroacoustique, enfin la mise en doute de la sculpture edifiante a la
construction d'un espace minimaliste, tout comme le theatre est "deposé" en
depit de tout langage par le phenomene d el aperformance...tout cela pour
sortir des limites meme du logos qui transcende le parler de son heritage
mimetique ( le dehors n'est plus la reférence du reprsente').

Tout l'art moderne, au fond, annonce cet etat ou nous sommes et qui est
celui du passage de l'art comme simulacre de la realite' a l'art comme
virtualite assoifée de non reference... Pirandello ne parle pas de la folie
mais de la forme elle meme comme alienation de toute entreprise... Démarche
plus mystique que rhetorique  et qui consiste a se dissoudre le corps en
tout ce qu'il ne serait pas a questionner cette coupure du corps et du
langage, du du concept et de la chose qu'elle designe etct etct  dans le "
grand tout" ou cesse la pensée et ou pourrait commencer une presence de
l'etre...

 Je n'ai pas la place ici pour vous dire pourquoi mais il faudrait remonter
aux sources meme de la culture occidentale et de sa conceptalisation
phonéique.  Toujours est -il que c'est la ou nous en sommes, Pirandello
fait donc le portrait de cette operation de descente dans les limites
consubstantielles de la langue ( mais a leur maniere, Beckett, Ionesco,
n'ont-ils pas fait la meme chose?). Une recherche des limites ( j'aime
votre image de hors bord).
Desole' mais telle est notre civilisation, de cloturer les frontières et la
matière meme de ce par quoi elle s'est portée et construite.
C'est moins  un probleme de rhetorique ou de faiblesse de structure que de
quete d'une efficacité dé/structurante et interrogent de l'interieur,
l'outil de  la langue, sa propre convention signifiante.

Dans la societe virtuelle vers laquelle nous plongeons, tout est "avenir"
et tout est "illusion"  puisque tout est ubiquité et immediateté.
Que peut-encore signifier le theatre? Il n'y a d'ici et maintenant non de
la question de notre présence mais de l'ephémérité de l'échange -- comme
cette lettre que vous finissez de lire... et qui s'offre a vous --  rite de
passage différent. L'écran est notre scène et le clavier l'extansion de
notre corps pour un "chacun sa vérité"...
L'artiste annonce alors qu'il croit dénoncer...Sommes-nous 300 en Queatre
d'auteur ou des milliers?
Courage camarade...

              (1 + 1 = 3)
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        (@ @)
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Serge Ouaknine
e-mail : r34424@er.uqam.ca
Montreal (Quebec)  Canada
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