référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-11/msg00054.html
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Re: AHAHohohobjet-referent/theatral (*texte long*) Shawn Huffman



Meme si je me considere semioticien (et pire, en etudes theatrales), je ne
vais pas tenter de repondre de facon "globale" au pamphlet anti-semio, et
pourquoi pas le dire, anti-theorique, de Serge.  Paradoxalement, je fais
remarquer qu'une grande partie de son discours pourrait etre resumee par
le signe que propose Mukarovsky -- signe developpe au sein d'une reflexion
semiotique collective sur le theatre par l'Ecole de Prague. ;-)

L'envoi de Serge est provocant a plusieurs egards.  Il est vrai que la
semio s'est inspire, au debut, des decouvertes dans la linguistique, et
apres, dans la litterature de texte ecrit.  Pourtant, je pense qu'il juge
durement l'essai d'Ubersfeld, qui fut le premier a introduire le mouvement
dans une semiotique theatrale par le biais de la notion de syntaxe.  Il va
de soi que le mouvement existait deja dans le theatre, pace sur cet
argument.  Toutefois, il etait important de pouvoir le dire, de pouvoir le
decrire.  Si je veux etudier, par exemple, l'affect et le corps au
theatre, je vais surement lire Artaud.  Mais non pas seulement Artaud.  Et
c'est la que commencent mes problemes, car comment est-ce que je vais
rendre compte des differentes notions de thymie, de perception,
d'exteriorisation, de projection etc?  Il me faut un discours, un langage
-- Serge parle de l'etoile greimassienne -- eh bien, Greimas surtout a
bien compris ce besoin de langage -- il suffit d'essayer de le lire pour
s'en rendre compte (cela dit, je reste un fan de Greimas et surtout d'un
petit essai sur l'esthesie qui s'appelle _De l'imperfection_). Evidemment,
la semiotique theatrale a grandement evolue depuis Lire le theatre --
Fischer-Lichte, Melrose, le De Toro du rhizome pour ne pas evoquer son
versant americain: Peirce, Sebeok qui n'est pas du tout linguistique mais
philosophique.

Si une chose me trouble dans l'envoi de Serge, c'est le spectre de la
theorie comme discours parasitaire et radoteur, depourvu de sens et donc
de merite.  Je ne sais pas si ma perspective est unique, mais selon moi,
le discours theorique n'essaie pas de supplanter le discours artistique.
Il n'evalue pas le succes ou l'echec de celui-ci non plus. Ce qu'il essaie
d'accomplir, c'est de prolonger le debat ouvert par telle ou telle oeuvre. 
Ce prolongement a lieu dans plusieurs sens, mais toujours de facon plus
vaste que la critique d'une seule oeuvre.  Si je puis parasister une
analogie de Serge lui meme, la theorie se prete a la vision ondulatoire ou
continue de l'univers alors que la critique serait de nature corpusculaire
(ou discontinue).  La semio ne signe pas l'arret de mort de l'art, elle
sonde ses mysteres, sa beaute de facon saine et productive. 

Un autre element qui me trouble dans le texte de Serge, c'est la notion de
verite qu'il semble attribuer a l'art, dans ce sens que l'art est "vrai"
parce qu'il traite de la "vraie" emotion, de la "vraie" beaute, d'une
metaphysique humaine "vraie", d'un devoilement des "vraies" conditions
socio-politiques de l'etre humain.  La theorie feministe nous a appris, je
crois, le fondement logophallique derriere ces conditions de verite.  De
Lauretis et Bulter, entre autres (deux semioticiennes!) ont fait remarquer
la non-verite de la femme a l'interieur de ces discours (dans une
perspective beauvoirienne), ou encore, la non-representabilite de la femme
tout court (dans une perspective irigarayienne).  Je me permets de citer
un texte de Chaurette a cet egard:  "Il vous faut une carte sous les yeux,
encore que vous penserez que les cartes geographiques, qui sont pourtant
d'une grande exactitude, ne disent pas la verite.  Quelque chose qui est
ecrit, mais qui vous ment" -- Fragments d'une lettre d'adieu lus par des
geologues.

Amicalement,

Shawn Huffman