référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1996-11/msg00060.html
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Entre la toile et le pinceau,(response a Shawn Huffman) Serge Ouaknine



Cher Shawn Huffman,

Merci. Votre texte en reponse a mon essai destine' a Christiane Martin
Gerson se boit comme un grand cru. Vos nuances m'ont touche'.

En fait, ce debat sur la semiotique, me fait prendre conscience que ma
preoccupation, au fond, n'est pas de lutter contre la semiologie mais de
constituer un type d'induction et d'analyse qui puisse aider la creation.
Je parle ici en praticien. Comme professeur je mesure que l'assimilation
d'un "schema actantiel", par un acteur et meme par un metteur en scene,
donne une bonne intelligence d'un corpus litteraire, mais n'aide pas a
"mieux" oeuvrer.
Ce serait plutot le role discret du "dramaturg".

La creation procede d'autres voies. Le geste createur porte aussi une forme
d'analyse mais qui n'est pas de la meme nature que celle du semiologue. Au
fond j'ai une passion pour les discours en marche plus que pour les
discours "arrete's".

Mais parfois, certains litteraires ou philosophes parlent de l'art et le
defendent dans la substance, comme l'artistes lui-meme aurait reve' d'etre
entendu,  la ou il se cherche avec la matiere de son trajet.

Par exemple:

Le texte de Phillipe Sollers "Le Paradis de Cezanne" (Gallimard, 1995) est
une petite merveille, il embrasse avec sensualite' et rigueur la demarche
du peintre. Il m'a fait voir la "place d'une branche d'arbre" dans le
tableau que je n'avais pas remarque'e. Pour moi, ce sont de petites joies.
Par ailleurs, le texte de Peter Handke "La lecon de la Sainte-Victoire"
(Gallimard, Arcades, 1985) est tout aussi subtil, rafine', tout aussi
intelligent mais il ne m'a pas transporte'. C'est que dans son ecriture
Sollers s'est oublie', son intelligence s'est evanouie dans les tableaux
dont il parle avec lumiere,il nous apprend a  voir sans effort majeur de
didactisme. L'amour de la peinture a eu raison de l'ecrivain.Et c'et tant
mieux pour Cezanne.  Alors que le texte de Handke ne cesse de nous faire
entendre l'ecrivain sur sa plume et c'est la pensee de l'ecrivain qui
n'arrive pas a se faire oublie'e. Ce qu'il dit se mele non a une froideur
mais au contraire un exces de presence de la narrativite du dramaturge, lui
place' devant la page comme Cezanne face a la Montagne Sainte-Victoire.
Les deux rendent un hommage au peintre, et les deux temoignent d'un
veritable amour et d'une fine ecoute. Pourtant 10 ans separent les deux
textes. Handke ecrit sur Cezanne a un moment trouble de l'Allemagne et de
l'Autriche et ca "parasite" la sensualite solaire et si raisonne'e du
maitre d'Aix.  Sollers lui avance avec la force tranquille d'un bon vin
arrive' a  maturite'. Et la peinture triomphe et de son temps et du notre.
Handke se  "sert" de Cezanne pour parler de lui et de l'humanite. Sollers
parle de "lui" mais c'est Cezanne qui nous le raconte. Cezanne sous la
plume de Sollers.

Je vous parle de cela pour vous situer exactement ou se place mon souci.
Soixante dix ans apres, je relis une page d'Eisenstein ou de Meyerhold et
j'appends encore et le cinema et le theatre me font encore lire la
palpitation de notre siecle. Au-dela de la tombe, leurs textes semblent
habite's d'une formidable jeunesse. Et quand un de mes etudiants se penche
dessus je vois un visage qui s'illumine et des projets de creation qui
s'allument. C'est cette etincelle que je ne trouve pas dans le langage
semiotique. Quand ca arrive c'est un miracle. Convaincu que la pense'e
critique doit eclairer et generer la creation, je prefere la semiotique
inacheve'e de l'artiste qui se cherche, au discours qui pretend a la verite
du discours.

Si il ne donne pas a l'ame cet eclat, pardonnez moi, le discours est sans
doute valide, coherent mais du point de vue de l'amant de la scene ou de la
toile, je n'y trouve pas mon reste.

Enfin, brievement je voudrais repondre au dernier aspect critique de votre
texte a l'egard du mien. Je vous cite: "c'est la notion de verite qu'il
semble attribuer a l'art, dans ce sens que l'art est "vrai" parce qu'il
traite de la "vraie" emotion, de la "vraie" beaute, d'une metaphysique
humaine "vraie", d'un devoilement des "vraies" conditions socio-politiques
de l'etre humain".

La Bible nomme D.ieu de mille et une manieres. C'est qu'en fait il est
innommable. Et Il l'est. Comme la verite'. A tel point que la pense'e
talmudique s'est developpe'e precisement  sur cette conviction qu'elle ne
peut pas se cerner ni se pretendre, autrement que par approche discurssive.
Une page de talmud est un palimpseste d'opinions. La verite n'est jamais
acheve'e. Le pararagraphe que l'on veut analyser est au centre ou quelque
part. Et tout autour nous avons toutes les opinions contradictoires des
docteurs, les divergences, les ramifications. Les notes. Une vraie page Web
d'Internet et qui date de plus de vingt siecles. Que peut-on apprendre de
cela? C'est que la verite' ( si ce concept est encore valide) ne peut
"surgir que dans un jeu d'intervales. Il y a un referent. Et une multitude
de variations. Et votre citation de Chaurette est parfaite en cela. La
discussion est une metaphore qui se penche sur la verite' comme le voyageur
sur la carte. Je crois profondement que la verite, est toujours filtre'e.
C'est toute la vocaton de l'art de broder autour du noyau fuyant du reel...


Une pense'e vivifiante se place dans un concours de divergences et de
convergences. Il y une forme de mise en scene du texte, une theatralite de
la mise en page,  des paragraphes, des liens permettent des rebondissement
du sens.  Un rhizome dirait Deleuze (bien avant de Toro). Jamais un
palimpseste d'opinions ne pretendra donc conceptualiser une verite.
Contrairement a tout un courant de la demarche semiotique. Et a ce qu'elle
pretend.

Si la semiologie se pose comme imaginaire, derive et meditation
structurante sur le lien, certes desuet, contenu/forme, les fonctions et
dynamiques des elements du langage, elle devient ce texte a voies multiples
qui ne pretend pas a la verite du discours. C'est moi a present qui taxe la
semiologie de cette tentation. Du moins telle qu'elle est vehicule'e ici et
la dans les congres et les academies. Elle se pose comme Loi. Comme
verite'.  Comme Loi au centre du texte. Est-ce a moi, a present de
m'insurger?

Face a cette "fausse" verite, je prefere la parole balbutiante des artistes
qui cherchent a structurer ou legitimer quelque chose qui est au coeur de
l'etre en marche. Une facon de voir clair et de trouver un sens dans la
foret epaisse des signes qui submergent celui qui les enonce.

Dites moi, quel sont ces textes qui vous ont vraiment inspire', nourri,
fait grandir? Combien en comptez-vous sur les doigts de votre main. Ces
textes sont si rares que je prefere le chaos des litteraires,le doute
mesure' des philosophes et la fievre du journal de bord d'un peintre ou
d'un metteur en scene. La feconde rondeur d'une voix dans une chapelle
cistercienne plus que la construction gothique d'un echo de cathedrale et
qui croit atteindre le ciel.

Toutefois, si mon texte vous donne le sentiment que je preche une verite
contre une erreur, c'est simplement que mon talent d'ecrivain est
imparfait. Je crois en certaines verites. Plus en celle des poetes que des
pretres. Plus en celle des voyants que des geometres. Je voudrais que la
phrase puisse disparaitre dans le tableau pour nous le donner a voir, dans
le geste du peintre au moment ou il depose ses pinceaux.

Bien a vous,
Serge


PS.
Auriez vosu la bonte de me donner les reference de cetext equ evous mentionnez:
Mukarovsky --  developpe au sein d'une reflexion
semiotique collective sur le theatre par l'Ecole de Prague. ;

              (1 + 1 = 3)
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        (@ @)
        (*)

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Serge Ouaknine
e-mail : r34424@er.uqam.ca
Montreal (Quebec)  Canada
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