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Nouvelles écritures et Hyperexte (long) Serge Ouaknine



Bonjour a tous
Je viens de passer quelques jours a circuler sur Internet sur les Sites
d'Hypertextes (romans et drames interactifs). Cette nouvelle forme
d'e'criture par liens interactifs  semble poser une proble'matique, tant
sur le plan romanesque que celle d'une nouvelle forme de dramaturgie. Je
serais  heureux de recevoir des commentaires sur  cette premiere re'flexion
que je vous livre ici et sur un phe'nomene qui semble prendre une ampleur
vertigineuse. Cette premiere reflexion est toute chaude,  ouverte et
appelle a l'aide pour entendre ce qui surgit devant nous.
Merci.
A tous joyeux Noel et bonne et heureuse annee 1997!

Montre'al le 119-12-96

L'HYPERTXTE serait-il DEICIDE ?

C'est par une progressive re'flexion sur l'ecriture et la peinture ( la
calligraphie orientale face à l'ecriture phonetique) et l'interdit de la
repre'sentation dans la pense'e juive que je suis arrive' au the'atre. En
effet quoi de plus "immate'riel" qu'un acteur, pour ne pas figurer son
image en un tableau mais faire vivre et voir, a meme l'imme'diatete'
fuyante du temps. La scene fut donc longtemps ma toile immediatete',
figurante d'un imaginaire trace' a deux : l'acteur et son public. Ce
travaille du lecteur/public commence avec son directeur de jeu. Metre en
scene c'est ecrire a meme le corps quelque chose qui designe autre chose
que lui.

A meme la vie donc le travail du theatre. Un tableau sans image. Le souffle
des etres. La voix passagere du corps revivifie'. La pense'e
mediterrane'enne fonctionne rationnellement, par un exces de pensees
associatives,par un exces d'image interieure. Ecrire c'est donner naissance
a cete parole qui survient du dedans. C'est, je crois, le propre meme de la
pensee creative, universelleemnt -- encore pourions-nous appeler pensee
creative celle de l'induction visionnaire (du poete), celle dont s'empare
l'ecoute a travers son voyant.

Puisque Dieu n'est pas nommable ni figurable, la pense'e juive a invente'
le Talmud ( comme la pense'e zen la calligraphie figurative)  car a la
tradition ecrite (La Thora - les 5 premiers Livres de la Bible) s'impose
une tradition orale qui consiste justement a ne pas figer le texte dans son
ecrit mais a le revisiter par la reinterpretation. Par un echange de
parole. D'ou le le dialogue talmudique (le browser d'une banque de donne'es
ouvertes) -- l'e'tude du texte sacre' se fait obligatoirement a deux. Pour
ne pas tomber dans le dogmatisme totalitaire d'une pense'e solipsiste, le
dialogue institue une inhe'rente contradiction: la pre'sence d'un autre,
donc d'une diffe'rence. La ve'rite' est donc dialogue'e. De plus, la
composition du Talmud est une ve'ritable page Web  - le texte  a commenter
est au centre et les commentaires (les comments taire?)  et notes tout
autour. Etrangement cela ressemble a du theatre experimental contemporain,
quand le public est place' au centre et les acteurs donnent du sens par un
travail sur la peripherie.

La ve'rite' est donc un interval entre le re'fe'rent inamovible et le
commentaire qui lui est invention pour son e'poque, chaque moment du future
lui donne son actualite'. Sa relecture. Tous le theatre experimental depuis
trente ans semble faire echo a ce geste ancien. Pour les philosophes
pre-socratiques le monde est constitue' d'analogons qui defilent ou
chutent...

A la lumiere de cette re'fe'rence, il me semble que l'ide'e toute
contemporaine de l'e'criture par Hypertexte, tentation belle en soi, peche
(sur le plan de l'e'criture/fiction -) par un de'faut majeur, celui de
faire pour le lecteur/participant le chemin associatif qu'il est sense'
accomplir lui meme dans un re'cit traditionnel. Le voyageur d'un Hypertexte
ne peut plus faire ce chemin nose'ologique, il est jete'  non pas dans un
nomadisme (le nomade sait ou il va) mais dans une errance ( les jeux
accidentels du hasard et de la dispersion) puisque l'auteur (parfois les
auteurs) accomplit pour son lecteur tous les liens, en pre'cisant par la
marque du souligne' le passage a cet ailleurs, cet *autre* (l'ide'e du
dialogue et de la non line'arite' narrative).

Ors ces liens sont la marque de la cre'ation. En les totalisant, en les
figurant tous, en forcant le lecteur a une liberte associative contrainte,
c'est l'imaginaire associatif lui-meme que le'hypertexte interdit puisque
ce qui s'opere dans l'invisible (le sujet lecteur/interpre'tateur) se voit
de'posse'de' de son propre mouvement. Ce qu'on lit dans un roman ce n'est
pas la description mais ce qu'elle fait voir en nous, l'imaginaire que le
texte ouvre et qui fait qu'un flme inspire' d'un roman est souvent
de'cevant car il annule cet imaginaire si vibrant et qui e'tait le film
inte'rieur du lecteur.  Cet espace prive', intime de liaison l elein d
el'hypertexte ne le remplace pas il l'annule. Il me semble que la fiction
Hypertexte reproduit le meme peche' de line'arite' que firent les Grecs du
V siecle Av.JC. quand lorsqu'ils emprunterent aux he'bracico-phe'niciens
leur alphabet qui, comme vous le savez n'e'tait fait que de consonnes et
sans voyelles. La voyelle ( le fe'minin du texte/consonne)  se de'chiffre
par le contexte de la lecture ( de'ja une interactivite' entre le texte et
l'oralite' de la vie qu'elle de'signe.

C'est ce contexte vivant qui permet de actualiser le sens de l'e'crit et
donc de savoir ce que texte veut dire. Les Grecs qui e'taient des
ne'gociants inventairent les voyelles  pour etre surs qu'il n'y aie aucune
e'quivoque sur le sens de l'e'crit (la lettre de change des marchands ou
l'ordre d'un mare'chal a ses ge'ne'raux). Ainsi il ont fige' l'e'crit a une
valeur d'objet et en nommant tout il ont line'arise', phone'tise' le sens a
du signifie' stable et univoque. Ils ont en quelque sorte interdit le
dialogue entre l'e'crit et le lecteur. Entre l'e'crit et les
multidimensionalite's de la pense'e orale vivante.  Il me semble donc que
la tentation de l'Hypertexte soit de vouloir effacer ce geste de'vastateur
qui est sans doute est a la source des schismes de l'Occident. De la coupre
corps/texte, sujet/objet, texte/parole, signifie' arrete'/signifiant
ouvert.

Enfin je percois, en circulant dans ces Hypertextes ( site anglais ou
francais) des diffe'rents Sites Internet, que le proce'de' tourne
fatalement a deux types de routines:

1) L'Hypertexte s epre'sente comme un diagramme a ouvrir.Il commence par
de'finir un espace global (au fond un espace the'atral, un lieu sce'nique
mental ou physique, un dessin) et que les liens vont permettrede visiter
dans le de'sordre (consommation a la carte) en faisant un alleret retour
entre liens et diagramme (le sens est un Minautaure dans un labyrinthe
contextualisant) -- celui d'une pense'e assuje'tie a un espace contraignant
et souvent san sissue. Le texte tourne et retourne sur lui meme.
Redondancede la figure spatiale a celle d'un prisonnier sans fil d'Ariane.

2) Il n'y a pas d'espace de'fini (donc pas de de'cor, pas de contexte
limitatif) est le fonctionnemnt est alors un peu plus sophistique', c'est
le montage associatif par lien  (donc la line'arite' chasse'e qui revient)
avec cette illusion de liberte', mais, en fait, une interactivite'
associative pre'de'finie d'autant plus contraignante qu'elle ne permet pas
le re'cit proprement dit mais sa mise en errance. Une somme de liens n
efait pas un re'cit mais sa mise en abyme. Une suite de
de'contextualisation (l'inverse d'un espace) n ecre'e par un drame mais un
verytige hallucinatoire, une captation du sujet (un jeu vide'o pour
intellectuels). Pardonnez-moi mais cette de'marche est pauvre et naive. Il
conviendrait plutôt de faire du the'atre expe'riemental ou les acteurs font
circuler le public.

Ces deux modes de fonctionnement (par l'espace et par le lien) sont
comple'mentaires au fond et reconstituent un exercice rhe'torique, soit
celui du simulacre de la pense'e associative,  en excluant l'inconscient du
lecteur. Donc le dialogue ou l'interactivite' offrent le contraire de cette
liberte' talmudique (celle qui re'invente le sens sur le texte consacre')
et constitue donc une nouvelle construction totalitaire, ferme'e au pli du
simulacre physique de la liberte' de mouvement. De nommer la chose vous
l'interdisez. De fixer les liens vous cre'ez une de'rive qui avoue qu'elle
n'a pas de propos, de centre, ni de vocation. La mort du texte est le reve
secret de l'Hypertexte.
L'hypertexte ge'nere un texte de la mort annonce'e.

L'hypertexte estle texte du doute et de la non confirmation d'une vocation
de l'e'crit. Il innove un nouveau type de crime: son reve secret est
textiticide de toute possible inscription de l'e'crit dans la me'moire
humaine. En brouillant les cartes par un exces de liens c'est la me'moire
elle meme qui est vise'e. De meme que tout ce qui ne se justifie que par la
me'moire annonce une pense'e totalitaire, tout ce qui veut e'teindre la
me'moire annonce une pense'e fasciste. La liberte' es donc non pas dans la
mise en errance du re'cit et du sens mais dans un nouveau re'cit qui ferait
sens en offrant de multiples et nouvelles  possibles associations de
lecture, par le sujet vivant et non par le proce'de' technologique. Le lien
assuje'ti joue et fait jouer un simulacre de liberte'. Une parodie de
mouvement.

Si l'hypertexte veut mort de tout re'cit (mythique) c'est que c'est dieu
comem de'positaire du sens et du texte re'vellee' qu'il vise. En voulant
tuer ce qui transcende le temps (l'E'ternite') le paradoxe est de voir ce
qui dit etre gestation de l aliberte' retomber en  une nouvelle
line'arite', seulement a-historique donc de'asuje'tie de toute obligation
de responsabilite' devant l aparole, et par extensin devant le texte.
l'hypertexte veut la mort de la parole.

En fait l'Hypertexte c'est la mort de Dieu consacre'e dans la mise en
errance de son re'cit. Dans la mise en abyme de son lien ultime. D'avoir
voulu posse'der la ve'rite' des Dieux, il ne reste plus que le de'/espoir
de sa de'/nonciation par l'hyper pre'sence du corps du lecteur.
L'hypertexte fait retour au paganisme. En fait les Romains firent la meme
chose lorsqu'il enleverent le masque (le personna) des acteurs grecs pour
lui substituer un visage nu et non abstrait, non equivoque en de'signant le
corps re'el et non la parole, en disant que le Dieu grec est un corps
romain. Un corps qui ne permet plus l'imaginaire clos de la scene tragique,
mais un huis-clos  absolu, celui du pouvoir impe'rial qui vent que tout
soit tangible et clairement visible.

L'hypertexte veut le pouvoir du programmeur (le substitut symbolique du
Verbe cre'ateur) et qui supplanterait Dieu, qui prendrait une revanche sur
la de'mission sociale de l'e'crivain et qui masquerait les redondances d'un
narcissisme du savoir. Attitude techno/mate'rialiste qui, en de'finitive
introduit une confusion quant a la dite libe'ration de la line'arite' et
dite liberte' du sens pre'tendues par les chevaliers du lien hypertextuel.
Il y a la une confusion se'rieuse. Le programmeur de l'Hypertetxte, comem
jadis au the'atre cette confusion entre the'atre et cabaret, entre parole
interactive de chansonnier et parole de poete. L'une n'exclue pas l'autre.
Mais elle ne peuvent se confondre. Le tragique de cette de'marche est
qu'elle prend le proce'de' de l'e'criture par liens avec la fonction
e'difiante et suggestive de l'e'crivant.

Celui qui e'crit fait ces liens mais ne doit pas les nommer. C'est le
lecteur qui accomplit et paracheve le re'cit. Et les tenants de
l'Hyperstexte semblent croire de façon un peu fe'tichiste que la
mate'rialisation d'un proce'de' restitue un processus. Pardon mais cela ne
releve pas de la cre'ation mais de la crise d'adolescence.

Enfin et pour conclure:

Il semble que tout l'art de notre siecle depuis Ce'zanne consiste a
de'construire l'espace perspectiviste e'tabli par la Renaissance.
Cette boîte a l'italienne ou tout s'enchasse et se construit vers un point
de fuite, cette mise aux arrets du temps infini (pre'-me'die'val et que
confirment les sciences physiques contemporaines)  et au-dela le sens du
temps ouvert et discontinu des pre'-socatiques et des he'breux, est en
train de faillir dans une nouvelle crise de la nouveaute' -- pe'trification
(mate'rialiation ) des donne'es du temps et du non-temps en figure
ge'ome'trise'es de l'espace. L'art moderne et contemporain nous a libe're'
du formalisme des fuites dans le tableau et voila que revient la fuite dans
le re'cit.Un point de fuite dans les circonvolutions de la machine
e'lectronique. L'informatique est un moyen, le fe'tichisme consiste a
croire qu'elle est une fin en soi.

Et au moment, meme ou la peinture et la sculpture et le the'atre
contemporains terminent ce travail de de'mentellement des prisons ( a la
Piranese) de l'espace de Renaissant, voila que les litte'raires font une
re'gression vers cette line'arisation nouvelle, cette fuite crculaire, en
courant au dela du Point «P» du tableau en perspective.

Au dela de l'horizon classique, ce qui s'ouvre ce n'est pas un nouvel
espace (la multiplicite' des de'rives) mais tout le contraire: une nouvelle
intelligence du temps et qui demande non pas de prendre les proce'de's
technologiques pour des fonctions signifiantes ou a-signifiantes. l s'agit
bien d'avoir a repenser le re'cit en tant que re'cit par une me'ditation du
temps de ses sujets. La temporalisation que le texte, romanesque ou
dramatique, suscite dans la conscience percevante de ses re'cepteurs.

Si, comme le dit Kundera, Cervantes et son Don Quichotte ouvre, par le
voyage picaresque, toutes les e'pope'es du roman moderne ( presque au meme
moment Shakespeare traçait un espace ouvert a la parole), les auteurs
contemporains ont pour fonctions de porter une re'flexion sur l'art et son
objet, sur l'e'criture et sa ge'ne'rative fe'condite', en e'coutant a
nouveau le re'el. L'e'criture risque autrement de de'missionner de ce qui
l'a toujours motive'e, le de'sir d'un lien de la fiction avec la vie
re'elle. Il faut sans doute de'plorer que la fascination qu'offre les liens
informatiques ( et si sublime dans un site Web -- quand il s'agit
d'information)s econfondent a un passage a la fiction cre'ative.

Il manque aux auteurs contemporains de la litte'rarure dramatique
interactive une me'ditation philosohique, sociale et spirituelle, pour
inscrire le personnage/lecteur/spectateur des pages Web en sujet lucide et
ouvert -- vers des re'cits et des constructions dramatiques substanciels.
Une base de donne'es mises en relations cohe'rentes 'est pa s encore une
oeuvre d'art. La cohe'rence c'est ce que l'art permet pas celle qu'il
montre. Rendre cre'ateur un spectateur ou un lecteur  (dans les anne'es
soixante on disait "faire participer" ou "rendre actif") ce n'est pas lui
macher les liens dans un labyrinthe clos. Voir de la danse fait bouger
celui qui regarde. Percevoir du the'atre comme lire modifie l'e'tat de la
conscience percevante. Un fonctionnment associatif qui n'aurait pas de
substance rythmique et e'motionnelle se complait vite dans  un jeu
strictement conceptuel.

Rendre participatif revient enpremier lieu, a pousser au dedans et dehors
de soi, sa propre kine'sie pour entendre et voir autrement. L'art modifie
la perception par le travail indirect de l'objet et non par le travail
direct de la manipulation de donne'es. Une animation c'est tres bien pour
un CD-rom ou un Muse'e des sciences -- l'art est autre chose.  La
de'nomination des liens est magnifique pour circuler dans un re'seau
d'informations (une banque de donne'es) mais l'e'criture ce n'est pas la
communication -- c'est tout le contraire. Ce n'est pas une transparence
mais une opacite' rendue claire par celui qui lit. Le lien qui n'est pas
e'crit ileadvient dans ce que fera de l'oeuvre le lecteur ou le spectateur.

Les nouveaux auteurs de roman ou de the'atre pourront toujours fair des
CD-rom interactifs et innovateurs (mais dans le cadre d'une oeuvre de'ja
constitue'e, alors que la proble'matique de l'art concerne l'attitude
constituante. La  mise en en marche nou sinstruit d'une alte'rite'
diffe'rente.

Il regne sur l'Internet des pre'juge's e'normes sur ce que l'art signifie
vraiment. De meme comme disait le peintre Francis Bacon, la peinture n'est
pas une image, la litte'rature n'est pas une page de publicite'.

Une se'rieuse reflexion s'impose sur la notion de cre'ation. Avant de
prendre pour nouvelle ve'rite' ce qui n'est qu'une ve'rite' des nouveaux
cliche's.

Bien a vous,

Serge

                (1 + 1 = 3)
        /\_/\ o
        (@ @)
        (*)

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Serge Ouaknine
e-mail : r34424@er.uqam.ca
Montreal (Quebec)  Canada
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