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FONCTIONNEMENT NARRATIF OU L'EFFICACITE' D'HOLLYWOOD. Serge Ouaknine





Sujet:
FONCTIONNEMENT NARRATIF OU L'EFFICACITE' D'HOLLYWOOD.

Destinataire: paemond@arcadis.be (Emond) et Queatre "in general"...
Longueur du texte : moyenne...

Bonjour,

Il y a quelques jours je vous avais prepare' un texte dans lequel je
comparais la "tentation"  du "fonctionnement  narratif"  au theatre a la
meme entreprise qui au cinema, dit "commercial", a mis en place le "systeme
narratif" du cinema d'Hollywood et en piece l'imaginaire des artistes.

Je pressentais de voir s'operer au theatre un type de manoeuvre et de
manipulation analogue a celui qui qui a mis dans le rang tous les
scenaristes de cinema de Los Angeles.

Puis j'ai considere' que le theatre ne pourra pas etre traverse' d'une
tragedie semblable, simplement parce que les enjeux economiques y sont
moindres et que le theatre touche trop notre immediate subjectivite' pour
voir reduit son imaginaire aux memes formes de procede's qui ont fait ecole
dan sle cinema commerciale... Enfin j'ai reconsidere' le tout et je vous
livre mon premier jet. Non que j'identifie votre demarche, Emond, a celle
des producteurs d'Hollywood mais qu'ilme semble que toute reflexion sur les
prodede's meriete aussi une reflexion sur le contexte qui les genere.

Je ne dis pas que c'est ce que vise une entreprise qui chercherait a
comprendre les "trucs" ou les cles rythmiques, thematiques etc. et autres
astuces des procedes et  rebondissement qui font le succes des pieces...

Il est evident que tous les auteurs dramatiques ont reve' trouver la
recette du bestseller. Moliere y a excelle' mais il etait poete avant
d'etre marchand et quand il a du ceder a ce qui "marche " il y a toujours
introduit un grain de vitalite' subversive qui le rend plus seyant que le
rouleau compresseur hollywoodien. Ses procede's dramatiques demeurent
ultimement assujettis a la generosite' de son regard.

Aussi, ces routines qui connotent et denotent le bati de la fable, ces
stances structurelles du recit sont denotables chez les classiques, la ou
les regles ont eu le temps de faire usage... Idem pour Shakespeare. Il nous
conte une histoire mais selon un ordre paradigmatique qui tout en
maintemenant la linearite' de la narration evite l'anecdotisme. ,

En fait, il y a un  "modele" au theatre qui a bien systematise' sa
"scenaristique"  c'est le * vaudeville * ( ceci n'est pas une critique du
vaudeville ) mais parce que precisement les regles narratives  y sont
totalement assujetties a la rentabilite du divertissement, a une epoque et
dans un systeme de production non subventionne'e, il convenait de compter
sur le pouvoir d'entrainement du rire, sur des criteres de rebondissement
de l'action autour de l'incontournable triangle du mari, de la femme et de
l'amant.... Sociologiquement cela correspond au retour de grandes
desillusions ( guerre de 1870 et le triomphe de la bourgeoisie sur les
Communards, exactement comme a Hollywood le macartisme devait triompher
d'une menace communiste...

Cela signifie qu'une systematisation de l'imaginaire des ecrivains du
spectacle n'est jamais neutre. Au-dela des formes qui marchent il faut
questionner le contexte... De son bref passage a Hollywood, Brecht en sait
quelque chose...quant a son genial compagnon, Kurt Weil, il glissa
rapidement dans un Broadway qui n'avait plus la rugosite' coquine de ses
oeuvres allemandes...

Ce qui marche ici ce n'est pas seulement l'etourdissement d'une societe
mais la mise au point d'une strategie d'ecriture et d'un mode de production
spectaculaire (exactement  comme au Quebec depuis dix ans, mais pour
d'autres raisons ce sont developpe's deux strategies de construction
scenaristique et scenique: le "stand up comique"  ...juste pour rire et
"les ligues d'improvisations" juste pour s'evader) ... Au-dela de cette
limite votre billet vous ouvre aux recits du deuil, du cul, de la faillite
de l'histoire. La perte, eros et la mort rapportent bien... avec l'appui de
bons decors... Les problematiques europeennes sont analogues parce que la
presence de l'Histoire et la memoire sociale travaille les imaginaires
autrement...

Hollywood, donc, avait bonnement projete' que les dramatiques (drama en
grec signifie bien action) associe'es au *divertissement*  donneraient une
forme de "vaudeville cinematographique" payant...
Visiblement cette "scenaristique" a reussi -- a part la production
cinematographique des Indes ( le plus vaste  marche' au monde), Hollywood a
gane' la guerre sur tous les fronts...meme en Europe.

Ainsi naquit le "star systeme" sur fond de vie quotidienne ouate'e et de
reve amoureux decu. Le procede' de production etendit son savoir sur tout
ce qui bouge: le sexe, le meurtre, la drogue, le pouvoir, la violence
surtout, la science fiction et le fameux triangle...

Il convenait donc de systematiser les scenarios (operation reussie) et de
sacrifier ce qui est trop poetique, politique ou narrativement sophistique'
( seconde operation reussie) . Tout ce qui menace l'ordre et la
rentabilite'...

Car c'est cela qu'Hollywood a entrepris avec le murissement du cinema
parlant... Un type de scenario et surtout de mode de production s'est
installe' et qui est aujourd'hui un mode de fonctionement quasi inamovible
..  Je le tiens de la bouche meme de scenaristes et de producteurs de Los
Angeles, une operation de systematisation des contenus et procedes de
fabrication,  du minutage meme des differents "moments"  en a fini de
ratisser l'imaginaire poetique, le propos politique ...
Cette systematisation de la production scenaristique, heureusement n'a pas
encore gagne' tout le theatre ... c'est qu'il est justement le dernier
bastion qui veut et peut encore ( et de moins en moins ) echapper a cette
industrialisation de la parole.

Le fait que recit et mode narratif de l'industrie du spectacle (cinema,
television et jeux video) soient construits sur des modeles de
rebondissement et de poursuite oblige a mesurer les effets et leurs places
dans la construction scenaristique ( il y des cours qui se donnent
la-dessus a UCLA en son Dept. de cinema, mais aussi a Dysney, et toutes les
Majors du cinema "tuent", dans l'oeuf, tout ce qui n'entre pas dans ses
modeles scenaristiques.

Les scenaristes qui derogent de cette regles sont exclus. Et ils n'ont
aucun droit de propriete' artistique sur le script. L'imaginaire appartient
au producteur qui peut le manipuler et le plier a ses modeles. Un meme
scenario est retravaille' jusqu'a une douzaine de mains successives jusqu'a
ce qu'on trouve  "l'ide'e neuve" qui ventilerait l'action, sans deroger du
modele narratif -- innamovible.

Ainsi devra se mesurer le temps imparti des differents  minutages des types
d'actions codifie'es ( sexe, cruaute' ouverte,  poursuite avec cascades,
violence physique directe et violence implicite indirecte, confession
conviviale, altercations etc., le tout fonde' sur ce que Nadine Eyzikman
(Professeur a Paris VIII, Departement de cinema, auteure de "La jouissance
cinema" Collection 10/18) a judicieusement appele' "l'espace en attente de
l'action". Bref, le modele narratif est ainsi pose' dans un decor, ou ce
qui y entre et sort ce n'est pas de la parole "vivante", ni des epaisseurs
humaines, mais des syntagmes du canevas pour maintenir la conscience
captive et l'empecher de penser.

Sur fond de drame, de sexe ou de drogue, que vous soyez gay ou hetero c'est
du pareil au meme, il faut un bon noir et un mechant noir, une sequence du
"home sweet home " est obligatoire apres toute traverse'e de danger ( voir
la structure tres calcule'e de "Jurassic Park"), enfin l'espace prive' du
desir sexuel ou du drame amoureux doit obligatoirement succeder a l'espace
fuyant de la poursuite urbaine ou de l'image du pere etc.. Ainsi seduction,
conquete spatiale, holocauste, recit identitaire a son 1/4 d'heure oblige'
de pathetisme ou le heros rend compte de son impuissance a resoudre
l'action ou "les circonstances" morales l'ont place' et le heros retourne
toujours a sa lutte fatale solitaire.
Quand elle advient, la lutte politique eclipse toute reference a
l'economique et toute lecture sociale d'une quelconque situation ( il n'y
que des problemes d'individus, jamais de raisons sociales...). L'action est
obligatoirement induite et recupere'e dans le fonctionnement de la machine
productive des effets d'attraction.

Les heros sont de fausses figures dans la mesure ou ils contribuent a
l'etablissemnt d'une societe de cliche's et de manipulation des forces
creatives, leur exemplarite' ne doit pas toucher la vie mais retourner a
l'ordre moral comme figure utopique du bien face au mal qui travaille la
nation pour que le systeme du spectacle puisse en tirer profit. Car
l'ideologie, en definitive, n'est pas l'ordre moral mais l'ordre
spectaculaire et ne rend compte que de lui. Ainsi quelle qu'elle soit,
l'histoire est et doit demeurer a l'interieur du procede' narratif de la
fatalite' spectaculaire, car c'est le procede' et non la fable qui importe.


Au resultat, ce type de systematisation "scenaristique" a tue' le "cinema
d'auteur", a confine' le role de l'ecrivain a celui de proletaire de la
narration. C'est la raison pour laquelle les Quebecois et Europeens ont
resiste' a ce type de mercantilisation des formes du recit et procede's de
productions... mais la lutte touche a sa FIN.

Ces structures narratives et productives ayant ete' mises au point, il
suffit de changer le contexte, le nom de la ville ou le metier... tout
fonctionne comme un bon polard... sur des roulettes eprouve'es en vous
laissant la saveur desuete du toujours "pareil"... J'insiste , pas
seulement a cause du contenu mais de son fonctionement.

C'est ainsi que depuis 1970, lentement et systematiquement, on a tue' le
cinema d'art, c'est a dire celui qui n'entre pas dans le type de diagramme
que la "scenaristique" a fixe'. Il va de soi que de telles tentations
existent au theatre et elles sont a l'oeuvre, des deux cote's de
l'Atlantique.
Je ne dis que telle est votre intention mais telle est la mentalite' du
systeme qui, ailleurs, y a participe'.

Cela signifie qu'on peut systematiser un mode de production mais cela sera
toujours le simulacre de l'imaginaire .
L'art, sans doute, celui qui nous hante et nous survit reinvente ses
methodes d'advenir de l'urgence qui travaille l'artiste, par-dela son
savoir-faire.
 Amitie'

Serge

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Ce texte est une reponse a :

Date: Tue, 18 Feb 1997 15:04:42 -0500 (EST) Reply-To: queatre@uqam.ca
Originator: queatre@uqam.ca
Sender: queatre@uqam.ca
Precedence: none
From: paemond@arcadis.be (Emond)
To: r34424@er.uqam.ca
Subject: fonctionnement narratif des pieces de theatre X-Comment: Liste de
discussion en francais sur le theatre Mime-Version: 1.0
>J'ai lance il y a quelques jours une question : Les participants au forum
>peuvent-ils m'indiquer des etudes de type scenaristique (au sens
>cinematographique du terme) portant sur les pieces de theatre, donc sur
>leur "fonctionnement narratif"? J'ai reçu plusieurs reponses deja et j'en
>remercie leurs auteurs. Mais je voudrais preciser un peu ma question :
>vous savez que le scenario de cinema (et surtout americain) a fait l'objet
>de nombreux "manuels", tantot relativement interessants, tantot moins,
>mais a travers lesquels on voit rechercher les lois de ce que l'on
>pourrait appeler, pour parler vite, "l'efficacite narrative". Toute piece
>de theatre presente egalement, a sa maniere, une forme de narration jouant
>sur des climax, des coups de theatre (forcement), des retournements, des
>fausses pistes, une brusque entree d'un nouveau personnage, la preparation
>du denouement, etc, etc. Or, il me semble que la plupart des etudes
>portant sur une piece interrogent peu, de façon precise, ce
>fonctionnement-la. On s'interesse plus au langage, a la thematique, au
>statut des personnages, bref a une "poetique" plus generale et moins
>ciblee que ce que l'on peut trouver du cote du scenario. Ce que je cherche
>donc, c'est un type de reflexion qui appliquerait au theatre ce que
>propose aujourd'hui la reflexion sur le scenario cinematographique. Merci
>de me signaler les travaux de Gaudreault, les voies de la creation
>theatrale ou les etudes de Dort sur Brecht, l'etude d'Abirached sur le
>personnage dans le theatre moderne,etc, etc, mais ce que je cherche est un
>peu different, me semble-t-il.

paemond@arcadis.be (Emond)

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        (@ @)
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Serge Ouaknine
e-mail : r34424@er.uqam.ca
Montreal (Quebec)  Canada
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