référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1997-03/msg00112.html
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Re: Artaud, Grotowsky, Brecht etc. WHITELEY DAVID




Je devrais prendre plus de temps que j'en ai a present pour formuler ma
reponse, mais meme s'il y a d'erreurs graves dans les commentaires qui
suient, peut-etre ils pourront encourager aux autres de continuer cette
discussion.

On Thu, 27 Mar 1997, didier plassard wrote
[entre autre, le suivant:]

> 3) Quant à l'impossibilité de représenter hors du contexte d'origine les 
> formes théâtrales non-occidentales, et au "mépris" pour ces cultures que 
> toute tentative interculturelle dénoterait, 

Je n'ai pas garde l'article d'origine, mais je suis assez confiant que
ca va directement contre l'argument de l'auteur que de dire que +toute+
tentative interculturelle exprime un mepris.  C'est vous, je crois, qui
avez decider que le stardard pour determiner le mepris est l'absense d'une
representation du contexte d'origine.  J'ai plutot eu l'impression que,
pour l'auteur, que l'attitude (pas du tout inevitable) que les rites et
coutumes d'autrui sont une resource a epuise sans consultation, sans
d'interet en la volonte des membres de cette culture autre, c'est ca le
mepris.  Votre distortion de l'assertion de mepris me semble un "Strawman
Argument".

> je crois qu'il faut prendre 
> garde à ne pas se laisser entraîner sur une telle pente,

S'agit-il d'un "Slippery Slope"?

> pour plusieurs 
> raisons :
> 	- le désir de connaissance de l'autre (même modeste, même 
> conscient des limites de cette connaissance, des ambiguïtés et des 
> apories qui l'accompagne) est, puisqu'on se place sur un terrain moral, 
> infiniment moins "méprisable" selon moi que l'ignorance hautaine ou la 
> simple indifférence.

J'imagine que l'auteur de l'article originel serait d'accord.  Mais,
corretement ou pas, il a (selon mes souvenirs) impliquer que le travail de
Schechner et Grotowski ne cherchais PAS la connaissance de l'autre, mais
des resources theatrales sans recours a l'inscription de l'identite de
l'autre les-dedans.  Il a peut-etre horriblement tort, mais j'ai compris
qu'il leur accusait de ne faire aucun effort de connaissance:  il ne va
pas de soi que si j'etudie des rites d'une autre culture que je n'ignore
pas ou ne suis pas indifferent de cette culture -- SI tout ce que je
comprend de ce rite est une formule reproduisible ailleurs, et non une
manifestation specifique d'une culture.

> 	- comme la culture occidentale ne se pose pas la question dans 
> ces termes, la conséquence ultime d'une telle position est qu'il y aurait 
> des formes qui continueraient de prétendre à leur universalité, ou du 
> moins à leur exportabilité (la culture gréco-latine, les Lumières ou 
> l'entertainment hollywoodien), tandis que d'autres seraient à simple 
> usage local ou régional... Où est le mépris?

Le mepris est l'indifference a la valeur de ces "produits" pour leurs
createurs, de voir les elements concrets d'identite d'autrui comme un
resource a exploiter pour tes propres interets, de reduire l'autre a un
commodite, pur objet.  Si Grotowski et Schechner  ne faisait pas ca, c'est
CA qu'il faut dire en reponse aux allegations de l'article.

> Une culture qui considère 
> ses propres productions comme ne pouvant prendre sens et beauté que dans 
> leur contexte d'origine, pour leurs destinataires immédiats, se méprise 
> elle-même.

Cela n'a rien a voir avec l'argument.  Ce n'est pas la culture d'origine
qui exporte sa culture.  C'est une chose pour les musiciens de gamelan
javanais de venir a un expo partager leur culture avec le monde, c'est pas
loin de proposer une collaboration ou echange entre artistes de
differentes cultures.  Il est tout autre chose *SI* un artiste d'ailleurs
vient chercher ta cultures pour le seul desir de s'approprier des traits
qui servent ses desirs.  Dans un comparaison malheureusement economique,
c'est la distinction entre cadeau, echange et vol.  

Normalement, je ne suis pas defendeur de l'economie du "intellectual
property", mais quand l'identite des cultures est l'enjeu, je crois qu'une
attitude un peu paranoide est justifie.  Quand, en ecole primaire, on m'a
enseigne une "chanson indienne" (mais de quelle culture autochtonne
s'agissait-il?) --cette chanson est aussi enseignee au Quebec,
semble-t-il, puisque le personnage-titre de *Moman* l'utilisait comme
berceau dans le spectacle:  il s'agit de "A-ani Cou-ouni A-aounani"-- en
le representant comme "chanson de pluie", mais sans meme dire si les sons
etaient des mots ou pur incantation, est-ce qu'on m'aidait a comprendre
une des cultures autochtones?  Clair que non.  Etait cette lecon de
musique neutre pour les autochtones?  Je le doute:  j'ai deja entendu un
stand-up comic autochtonne qui se plaignait de l'abus de son culture quand
on lui a enseigne en ecole catholique une "chanson indienne" qu'il
connaissait deja comme priere.  De ma part, je crois que la chanson qu'on
ma enseigne a renforce une image d'"indien-mystique-primitive" qui empeche
une comprehension de la situation des autochtones.  Mais outre la
representation des autochtones, cette chanson a contribue a une attitude
(maintenant beaucoup plus present en moi) de decoration-par-exoticism. 
Puisque c'est present en moi, c'est evident que je ne suis pas entierement
contre, mais je crois qu'il faut le soupconner un peu.  Les chansons de
Klezmer ukrainien que j'apprend maintenant, par exemple:  est-ce que je
risque de transformer des prieres en accessoires?  Qu'est-ce que les Juifs
de cette region, en entendant dans un spectacle cette musique deformee et
vole, vole, vont sentir?  Qu'est-ce que je suis en train de faire a
l'image des Juifs (et voila que deja je generalise une culture tres
specifique a tous les Juifs!)?  La conclusion n'est pas de ne pas utiliser
cette musique, mais c'est quand meme valide de s'interroger la-dessus.  Et
c'est egalement valide que les autres questionnent mes conclusions. 


> 	- d'autre part, la prise en compte de l'opacité produite par la 
> distance dans l'espace (entre des cultures contemporaines) devrait 
> logiquement aboutir à celle de l'opacité produite par l'éloignement 
> temporel. A ce compte, Shakespeare me serait illisible parce que 
> l'Angleterre de son époque m'est irréductiblement étrangère

Je ne suis pas tout a fait convaincu de cette distance.  Oui, a un certain
point on projet notre present sur les "classiques", trouve des sens
nouveaux (est-ce qu'on vole des morts?).  Mais en meme temps je trouve un
peu suspect que les "classiques" du theatre occidental sont principalement
les oeuvres de la renaissance:  re-naissance, donc en un certain sens
naissance de notre culture:  de la modernite, des concepts cles tels que
l'individue, la "upward mobility", commerce, suprematie du praxis et
l'utilite des objets, l'exploitation des ressources mondiales (meme la
pratique de l'appropriation culturelle--du passe et des colonies--est une
characterique tres marque de la renaissance, apres tout).  Beaucoup a
changer dans tout ce temps, mais il reste beaucoup de traces fondamentales
qui creent des liens profondent entre nous et les oeuvres classiques--meme
des autres pays europeens et des autres langues.  Liens qu'il faudra
beaucoup plus qu[C'une "point de vue exterieur" (et qui risque d'etre tres
incomplet meme comme telle) pour trouver avec des cultures non-europeenes. 

>  (davantage, 
> même, qu'une représentation de Wayang à Java, dont je peux au moins 
> toujours faire l'expérience, même d'un point de vue extérieur). Or, il se 
> trouve que Shakespeare, malgré cette (très réelle) illisibilité, me dit 
> encore quelque chose. Et le Wayang, aussi. C'est d'ailleurs ce qui fait 
> que le théâtre (pas seulement occidental) est un art.

Je suis pour (malgre tout evidence au contraire) la decouverte artistique
de nouveaux sens.  J'oublie ce que l'article originel advocait, mais ce
que j'aimerais souligne c'est que, pour les cultures vivantes, on peu
s'interroger de notre connaissance de cette culture en y faisant face, et
se demander du rapport qu'on etabli, meme si ce qu'on apport de cette
confrontation n'a rien a faire avec le contexte originel des pratiques
qu'on vient de trouver. 

> 	- enfin, n'oublions pas que la mise en scène interculturelle ne 
> vise pas à restituer la vérité des formes étrangères (si tant est que 
> cette vérité existe), mais à adapter, transformer, recréer des 
> techniques, des répertoires formels, etc. Cela se joue dans un écart, 
> dans une tension, donc d'une certaine manière dans une certaine violence, 
> mais c'est la violence même de l'Histoire : le modèle du théâtre chinois 
> a été déterminant pour la pensée de Brecht ou celle d'Eisenstein,

Brecht reconnaissait une allience entre l'effet d'etrangete qu'il
cherchait creer et la facon d'un acteur chinois de jouer.  On peu noter
que l'acteur en question avait choisi de montrer ses talents ailleurs (a
Moscou, je crois).  On peu noter, en plus, que Brecht ne cherchait pas de
reduire une aspet de la culture chinois a une accessoire ou decoration,
mais profitait du rencontre pour raffiner ses idees pour creer une
pratique a lui qui n'etait pas une recreation mais une pratique
independante avec ses propres methodes et avec une connaissance que les
intentions derriere la distantiation chinois et son effet d'etrangete
avaient des buts differents.
 
> tout comme celui des comédies de Molière pour l'émergence du théâtre 
> arabe moderne (au Liban, dans les années 20).
> 	Pour conclure, je dirai qu'il faut à la fois toujours faire le 
> deuil de l'authenticité, et le pari du métissage. Et, surtout, qu'il est 
> préférable de ne pas se tromper d'ennemi : le plus grave mépris reste 
> celui de l'ignorance.

Tout a fait d'accord.  Mais comme j'ai deja dit, l'abstraction des
pratiques formelles n'est pas en soi le depassement de cette ignorance.
Pour moi, ce depassement vient lors qu'on fait un vrai effort de
rencontrer la subjectivite de l'autre, pas comme lecture de verite de
l'autre, mais plutot rencontre hermeneutique ou on explore une territoire
qu'on ne peut jamais authentiquement assimile.  Est-ce que Schechner ou
Grotowski faisaient ce travail?  La, mon propre ignorance empeche de
juger.

> 
> Didier Plassard
> Université Rennes 2 - Haute Bretagne
> 

En souhaitant que ces commentaires trop vite sortie ne donnent pas offence
mais plutot stimule la reflexion,

	cordialement,

David Whiteley.