référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1997-04/msg00030.html
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Catharsis/Distance/Proximite' Serge Ouaknine



Catharsis/Distance/Proximite' ( suite au debat..)

La catharsis est paradoxalement un  rapport a la distance. Elle impose,
ontologiquement, une separation et c'est elle qui rend possible
l'identification. Dans les années soixante, Grotowski disait qu'on ne peut
communier qu'à ce qui nous est lointain. C'est pour cela que son theatre
jouait de la proximite extreme de ses acteurs, dans une relation
scenographique ou ils etaient scéniquement mutuellement implique's, mais
inacessibles. Ainsi la proximite' cre'e "l'horreur", l'insuportable et le
sentiment d'exil du spectateur, a ce moment precis, montre la chose
theatrale comme un corps violent et exacerbe', un denuement proxemique qui
rend la catharsis impossible --j'entends celle qui use de la confusion des
sentiments. Les dernieres et ultimes mises en scenes du maitre polonais se
presentaient comme des messes, des rituels de la "chose perdue". Il y a la
un mystere que je souhaite clarifier.

C'est le sentiment de la perte et donc de la distance interieure qui permet
au public de se souvenir de restes humains. D'en revivre l'emotion. Le
paradoxe de la distance et de la perte, associe' a l'insupportable
proximite' tangible du rite cre'e une irresistible atraction et un puissant
sentiment dde distance. Chacun est renvoye' a lui-meme. Il n'y a pas dans
ce theatre la de participation ou d'eclats collectifs. La verite' est un
objet perdu  et  le spectacle permet a chacun d'un retrouver un fragment
qui lui est personnel. La proximite' maximale des corps associe'e a la
distance maximale de la puissance du jeu mais dans l'esprit d'une  beance,
d'un  monde dissolu, brise'. Cette tension entre ces deux forces ont cre'e'
un theatre de l'impossible humanite'. Et le portrait de l'etre imposible
nous restitue le souvenir de l'humain.

C'est ainsi, je crois , qu'il faut entendre pareillement les tragedies
antiques, leur effet sur le public. Avec cette difference toutefois, que la
distance des corps dans la majeste' de la sphere scenique etait compense'e
par une etreme enveloppe sonore.  Le choeur chantait, psalmodiait et
dansait, alors que, au lointain, sur la skena, les figures masque'es (
redoublement de distance iconique) connotaient la battue syllabique des
poemes et des corps traite's comme poeme. La catharsis est donc une chose
plus subtile que la simple identification au premier degre'. Je dirais
davantage: c'est l'impossible jonction aux figures heroiques qui nous les
rendent accessibles a nos emotions. La catharsis procede donc d'une
strategie, d'une kine'sie qui est d'abors une relation scenique avant
d'etre un contenu scenique.
Toute emotion m'est audible que par une distance.  L'apparition du reel,
son de-voilement (reduction de distance) anime notre attrait meme pour le
theatre. L 'effet de reel donne' par le theatre procede  donc du maintien
de cette distance et de son passage a une proximite' orchestre'e. La
suppression de la distance est ainsi passage du "voir" a l'etre voyant, de
l'incontournable "in-ouie"  a un ouir intime.

Aussi la citation donne'e par Raphael Cohen, voila quelques semaines,
est-elle parfaite pour exprimer cette dialectique du dedans meconnu  au
dehors meconaissable, de l'infini lointain et de son immediate urgence:
>>Rabi Bar Chaoul de Rehovot  (Israel)  : "le serpent "mange de la
>>poussiere"  (Genese 3.14)  ? >Il NE PEUT voir les Etoiles.
>Le cohen - le psy ne fait pas autre chose, dans la meme "pretrise" doit
>"mettre de la lumiere dans la maison", "benir", c'est-à-dire permettre le
>bonheur, le rendre infiment present, profond, durable.
>Raphael Cohen
>Paris

Je dirai a cela qu'une formidable intreprise de desinformation s'est
empare'e  de notre univers. On veut, par une agitation permanente et un
assaut constant de notre etre proche, de notre intimite' viole'e, nous
faire consommer le voir mais sans jamais pouvoir le posseder vraiment, sans
pouvoir avoir acces a l'objet du desir, et le desir d'acheter vient
remplacer la catharsis rendue impossible. Les affiches de Celvin  Klein
sont, de ce point de vue, de parfaits chefs-d'oeuvre de catharsis
impossible. L'etre fait entendre sa nudite' en noir et blanc, et sa
lassivite' offerte est si iconiquement accessible et distante en meme temps
qu'elle renvoit le desir vers le morbide, celui, de la perte et de la mort
voile'e contenue dans ses mannequins. La publicite' est efficace de nous
amener a replacer la distance cre'e dans notre desir par une proximite'
unique : celle de se rapprochetr du produit en lui offrant notre argent,
faute de combler notre etre.
 Ainsi CK est la catharsis deploye'e en valeur marchande. Il y
juxtaposition de jouissance impossible ( la distance sexuelle de notre etre
a l'affiche) et jouissance proxemique ( la designation du slip, du T-shirt
ou du parfum). CK est le contraire d'Euripide, il consacre la rue ou le
metro en un vaste amphitheatre de ruses dont les muses n'adviennent que par
eclipse...

De l'autre cote' de ce miroir, le theatre designe le ciel. Le revers du
corps c'est l'eternite'. Ainsi, si tout theatre est affaire de corps et
d'objet de desir, le regard prend sa place parce qu'un ciel designe les
etoiles qui le recouvre.  Quand cette alliance au "ciel" est perdue, le
pretre s'eclipse et entre l'acteur.

Au XXe siecle la catharsis est presque toujours "reporte'e" , car c'est du
point de vue de la finitude et non de l'infini que parle son theatre (meme
chez Claudel). La distance de l'etre a sa parole est analogue a celle du
verbe a l'idee d'infini. Un personnage lointain et qui fuit  sa mission. En
perdant l'eternite' nous perdons la distance extreme qui rendait la
catharsis possible. Le divan pour le divin.  Le psychanaliste a ainsi
cadaverise' le corps du patient dans le revers de sa parole, confidence qui
n'a plus que pere et mere pour dehabiter les dires de la grande "figure
absente" ( le visage du psychanalyste est en arriere du patient comme un
gardien du theatre de toutes ses scenes primitives).

Les grecs avait "l'oeil" des Dieux, les hebreux l'ecoute de l'Eternel, les
catholiques l'entendement de la grace et les grecs ou russes orthodoxes la
presence d'une voix au-dela des icones, les musulmans l'appel infini au
desert du  Dieu unique, les chinois et japonais les figures spectrales des
ancetres,  les africains la certitude d'une presence anime'e en chaque
chose etc. etc : le rapport a "l'invisible" ( quoi de plus distant et de
proche en meme temps que l'invisible!) est change' en rapport a Eros ou a
Thanatos.
Ainsi le ciel descend vers l'horizon et se restreint au corps, et du coup,
la catharsis est reporte'e en une serie de deuils ou d'elans sans fin.

C'est pour cela , je crois, que le theatre moderne nous laisse dans
"l'inachevement"; la catharsis n'a pas lieu car tout est trop proche ou pas
assez lointain. Aussi, pour echapper a cette cloison etanche,
travaille-t-on sur la frenesie, le rythme demesure', ou la lenteur. Le
travail sur la vitesse veut precisement combler la mise en abyme du sujet.
Mais la encore il s'agit d'une tentation toujours a deux pas du formalisme.


Il n'y aura de renouvellement de dramaturgie que par le sacrifice de cette
fuite en avant ou la catharsis n'est ni possible ni impossible;  soit par
un theatre de la jubilation heureuse ( la foi flamboyante ) soit par un
theatre du deuil critique absolu. Pour l'instant notre epoque hesite entre
des deuils confortables et des ironies impuissantes.
Derriere la question de la catharsis se cache donc la question non
formelle, mais ultime, des valeurs. On ne peut se denouer que de ce qui
nous tient.

Bien a vous,
Serge

                                        (1 + 1 = 3)
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Serge Ouaknine
e-mail : r34424@er.uqam.ca
Montreal (Quebec)  Canada
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