référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1997-05/msg00019.html
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Re: catharsis/... Serge Ouaknine



>La notion de CATHARSIS merite d'etre encore plus approfondie que
>ne l'ont fait, il me semble, Yannick Legault et Serge Ouaknine.
>
>En particulier, ce qui a trait a la relation amoureuse me parait
>y jouer un grand role.

>Une parole d'un inconnu peut jouer le role declencheur.
>Un encouragement, une indication qui semble instantanement >porter sur
>l'ensemble de l'existence. Une parole d'un inconnu peut >jouer le role
>declencheur.


Cher Raphael Cohen,

Je place une partie de votre texte en exergue. Oui.  Je suis d'accord.
Profondement avec les intentions de votre reponse sur la "catharsis". Mais
je me dois de lever un malentendu que vous operez, il me semble, sur le
sens de mes interventions anterieures.
Je crois que vous n'avez pas saisi le sens de mes argumentations. Je ne
crois pas que D.ieu soit mort..., ni que l'eternite soit perdue, je parle a
l'interieur du discours de la culture chretienne occidentale, de sa
production contemporaine alienee a un materialisme recurrent. Je parle pour
decoder et deconstruire le dire de ceux qui oeuvrent sur des traces trop
obscures. Un homme de theâtre travaille avec la pesanteur du monde, pour
faire lever la matiere.  C'est le role d'un acteur d'elever un texte
par-dela sa litteralite. La vocation d'un pedagogue est en ce sens
identique a celle aussi d'un metteur en scene.

J'ai observe que lorsqu'on nommait la limite d'un mal, on creait par
difference son bien. Mais lorsqu'on nomme un bien, on court le risque de
declenchez une resistance opposee. C'est la raison pour laquelle les rabbi,
et  Jesus sur leurs traces, parlaient par parabole. Pour que chacun,  d'un
sens opaque reçoive un sens clair. La parole creative est donc voilee.
Comme le nom de D.ieu. Seul celui qui est convaincu se suffit du silence.
Ainsi nommer la catharsis impossible de l'Occident n'est pas mon credo mais
la strategie du pedagogue qui par d'autres indices enfouis, dans le texte,
espere faire entendre que cette eternite n'est pas perdue.  Elle est
vivante par la poetique des mots.

Il me plait de dire que Shakespeare dans le _Marchand de Venise_ n'a pas
ecrit une piece antisemite, mais bien le contraire. William prete a Shylock
une rhetorique de la "livre de chair" --  pour faire entendre, par
l'absurde, le mal intrinseque de l'injustice faite a sa race et au regard
qui est porte sur son bien et sur sa cause. Il reclame justice sur le
terrain de l'Autre. Mesure pour mesure.
Ainsi, je prefere voir en  Shakespeare le mouvement decapant d'un Ionesco
elisabethain, et lire son texte -- au second degre -- comme une
denonciation des maux, prejuges et vissicitudes ( toujours actuelles) de
son temps. Shakespeare, lu au premier degre --pamphlet  antisemite--, ce
serait ne rien comprendre au paradoxe operant du theâtre, a la vocation
cathartique des operations par le miroir reflechissant l'absurde. Et les
acteurs qui refusent de jouer Shylock ( ils surgissent regulierement), sous
pretexte qu'il ne veulent pas "assumer" un role qui fait foi
d'antisemitisme, sont pour moi, juif, de simples imbeciles. Ils lisent les
mots pour eux-memes et non pour la force dialectique qui en appelle un dire
autrement et un jeu different. Ils ne sont pas des artistes qui
transcendent la folie du monde, ils se placent dans le miroir effrayant de
cette folie, et s'effrayent de pouvoir lui ressembler.

Le regard createur s'inscrit legitimement dans le paradoxe que souleve une
creation; sa vertu polemique doit avoir la force tranquille de saisir le
mal par les cornes. D'en retourner les arguments, pour mettre a bas la
bete. Exactement comme Brecht qui s'opposait au processus cathartique
emotionnel aristotelicien n'oeuvrait pas moins pour une "catharsis
raisonnee", fondee sur le travail des signes et le montage polemique et
intelligible des sequences. Il faut pouvoir "saisir" la folie hitlerienne
et la dejouer  pour ecrire _La femme juive_  et se separer de la folie
destructrice de la guerre pour ecrire _Mere Courage_ . D'une distance
interieure, d'une distance operante la strategie poetique des texte est de
retourner ce qu'ils presentent.

Je ne sais si j'en ai le talent,  mais tel est mon voeu lorque j'ecris. Les
metteurs en scene et les acteurs qui ont reussi a faire cela, ne sont pas
"a la hauteur" des textes, ils s'elevent simplement, de les faire entendre,
la ou ils parachevent leur vocation d'objets inacheves. Ce n'est pas
Shakespeare, ou Brecht, ou Sophocle qu'ils eclairent mais la conscience
tactile et auditive de leur public. Les mots nous separent de ne pas etre
suffisamment des actions. Ils le sont mais comme des promesses, des
paradigmes souvent infirmes d'une verite  a pourvoir. Comme la doublure
d'un costume n'eloigne pas l'etoffe mais la rapproche du corps de l'aider a
s'y mouler. D'une verite en creux,  l'art procede, et non d'une morale
avouee. La morale est vulgaire. Et sans doute mes textes n'y echappent pas.
Je lutte pour en rarefier le poids. Et lorsque je crois y parvenir, on me
dit, comme un reproche qu'ils sont poetiques... Comme si la verite pouvait
echapper a la poesie. Comme si la catharsis n'etait pas une poetique...
C'est la, tout l'enjeu du faire theâtral, d'inverser le mal, dans l'etoffe
exposee de son mauvais songe.

De cette "via neagativa" procede la fecondite non litterale. Mais c'est
aussi courir le risque du mal/entendu. Il me semble que la vocation d'un
professeur, d'un dramaturg ou d'un critique soit  de rendre transparent  la
perception du geste opaque des oeuvres manifestees. Et bien, pour moi,
parler de Dieu, "negativement", releve d'une strategie identique. Je suis
croyant. Et c'est precisement parce que c'est le desir de lumiere et
l'amour qui me guident que j'eclipse le premier degre de ce qui m'est le
plus precieux. Je m'y oblige.  Mais est-ce co-respondre ?
Si la verite etait nommable, les oeuvres d'art n'auraient pas lieu d'etre.
L'Eternite est innommable. C'est d'elle que se construit la verite du
theâtre. Sa catharsis. Par ce supplement de voix, donne a l'ecriture.

J'aime Rabbi Nahman que vous citez si bien, il a excelle par la forme de
contes philosophiques et de legendes en forme de paraboles, pour echapper
precisement a la rhetorique de la citation qui tue. L'amour est innommable
au premier degre. Mais vous avez aussi raison: il y a des paroles qui
sauvent.  Tout comme la Thora appellent  D.ieu,  Hashem ( litteralement "le
Nom" -- sous entendu, le nom innommable de l'invisible), le texte biblique
dit  "adonai" (mon seigneur) -- reduction anthropomorphique illusoire --
pour faire entendre, par difference, sa vocation creative transcendante.
Exactement comme dans toute l'oeuvre de Samuel Beckett, ce qui est le plus
desire, "Godot", n'advient pas. Dans cent ans, Beckett interpellera D.ieu
comme un prophete qui denonce le malheur de la surdite des hommes, sa non
ecoute de D.ieu,  ( l'ab/surdite) alors que Claudel apparaitra un peu
vieilli de precher trop clairement.

Le theâtre opere sur la base du sacrifice de la verite, de son non-dit et
non de la profession de foi. C'est par l'obscur et l'abyme qu'il avance sa
lumiere. Par la derision, qu'il exprime son amour. Et les plus belles
declarations d'amour, comme les plus intenses prieres seraient plates, si
elles ne surgissaient des cendres, du ratage, de la faille, avec les eclats
de la brume moite des champs de bataille.
Et si mort et perte sont sa demeure, c'est que l'infini et l'amour sont
sont les objets toujours eloignes de son desir.

Vous m'avez lu au premier degre. Umberto Ecco, dans  _Le Pendule de
Foucault_ et deja dans _Le Nom de la rose_  reprend cette strategie propre
a tous les esoterismes, ce qui est verite est secret, ce qui est divulgue
engendre son contraire.  Hashem -- le nom de D.ieu, est ce par quoi tout se
tient en Ecoute et cette Ecoute est le don de l'autre et a l'autre... Oui
la conscience claire de la transcendance etablit la mesure humaine. Les
pre-socratiques le savaient deja et Aristote n'a formule qu'un "lieu
commun", celui par lequel se fondait la mecanique de la catharsis. Il parle
en philosophe clinicien d'un procede. Il n'est pas Sophocle. Il n'est pas
Euripides.

Les concepts que nous  utilisons sont si charges de malentendus que j'ai
appris, a l'usage,  a nommer la faille pour en reveller par difference la
lumiere -- laissant a la pratique seule, le soin d'operer la lumiere. Car
le discours  s'il n'est pas poietique est obscurcissant.
Le "païen" n'entend pas "toujours" directement la clarte, il veut lui
donner un corps, une forme tangible par laquelle l'invisible des
philosophes ou des religieux peut prendre sens dans la matiere.
C'est le role de l'artiste de "faire la preuve" de D.ieu, en sculptant les
limites du langage operable.

Bien a vous,

Serge

                                        (1 + 1 = 3)
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Serge Ouaknine
e-mail : r34424@er.uqam.ca
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