référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1997-05/msg00038.html
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Re: Catharsis et danse (court) Serge Ouaknine



Essai de reponse a la question d'Andre' Bourassa.

Danse, envol et catharsis.

Voila un autre sacre' beau debat que tu introduis!
Dans la mesure ou la danse passe par le corps, un corps "muet", elle (la
danse) et il(le corps) sont les objets de toutes les fantasmatisations, de
tous les investissements non formulés et/ou non toujours formulables.
Aussi la catharsis, me dit le choregraphe Alain Populaire (il sera branche'
bientot) de Bruxelles, est-elle "plus forte encore qu'au theatre!". Cette
energie qui ne parle pas est un "poien", "un faire bouger"...

Je ferai remarquer, au passage,  que  le theatre de No prend ses racines
dans les pas de danse du Sarugaku... mais que cette danse de type
shamanique ( aussi accompagne'e de chant) installe un passage du monde des
morts vers les vivants, c'est aisni une parole qui fait aussi passer
l'esprit des morts et cela qui fait le No est reste'... enfin que le choeur
du theatre grec ne se contentait pas de psalmodier mais qu'il dansait...
 Il me semble aussi que c'est l'aristocratie (la française en particulier)
qui a confirme' un etat de schize entre le parler et le bouger (jusque dans
son theatre de cours). Comme si "avoir de l'esprit"  relevait du strict
langage parle' et qu'avoir du corps, du sexe et des armes. Pourquoi ces
detours -- simplement parce qu'il me semble que la catharsis ne releve pas
que du visible ou que de l'audible... mais de ce --en quoi et comment-- ils
sont, ensemble ou separemment investis.

Meme en un corps muet circule une parole, une pulsion, totalement enfouie
dans le refoule' de son dire,  non pas travesti mais commue'e en la
fantasmatisation  représente'e de son image .. (d'ou les anorexies
frequentes chez les danseuses -- un desir exclusif de "mourir a son seul
desir", pour la perte symbolique de soi en une desincarnation du corps.
Chez les danseuses (comme chez les religieuses) cet etat provoque souvent
la fin des menstruations -- c'est a dire une commutation du cycle
biologique en un cycle cultive'...par la sublimation du desir. Voila de
quoi nourrir une catharsis differente, en un mourir metaphorique du corps,
en son desir propre d'envol. Une Sainte Therese d'Avila sur la barre de
l'envol. Un Saint-Jean de la Croix sur les extensions de "ses dits
d'amour", perte de resistance de l'etre au corps en son ascension
spirituelle.
Il y a toujours une transe-/en/-danse... Une danse de la transe.  C'est
dire un passage. Une modification . Une alteration d'image au passage par
l'action.  Cette suspension de pense'e de l'action qui fait danse explique
aussi la difficulte' des danseurs a parler de ce qu'il font. De ce qui se
passe vraiment. Il nomme la technique, a defaut de ne pouvoir nommer
l'experience. Il nomme la subjectivite' du passge a de l'autre par la
relation au corps a l'autre, a defaut d'une possible analyse d ece qui ne
veut plus penser mais se depenser.   Paradoxaleemnt ce desir d,evol par par
un permanent souci d'incarnation. Il n'y de dans e que par ce hors corps
qui ne passe par lui. La danse, en sa plus intrinseque existence, joue de
la perte et du gain simultanement.

Ayant travaille' avec des danseurs/danseuses j'ai constate' un autre type
de rapport a la transmission, beaucoup plus leger et direct qu'au theatre
ou il faut toujours expliquer, rassurer et desinvestir le moi de son
narcissisme recurrent...
En danse, d'une certaine facon, cette operation a deja eu "lieu" dans le
choix meme du medium, les danseurs s'executent, ils ne demandent pas
"pourquoi" mais "comment"... Ceci m'a stupefie'. Ils ne se preoccupent que
secondairement du sens et premierement de sa mise en jeu kinestesique. Je
dois dire que pourun metteur en scene de type peintre que je suis, c'est un
vrai ravissement... car la pulsion investit directement l'espace comme un
jet d'encre calligraphique imbibe directement le papier. L'encre ne pense
pas, elle se fond a la pulsion du geste,  elle lui repond de sa propre
matiere a epouser l'air comme une feuille meurt de se detacher de l'arbre.
Le danseur est le contraire de la feuille qui tombe (malgre' la syntaxe des
chutes) -- il est la seve trop lourde qui se photosynthese vers la
lumiere.. La perte du corps est en retour gain de l'etre, legerete, poids
rarefie' du corps, pulsion immediate du desirr a son extinction
immediatement risque'e, immediatement verifiable... La  moteur de la danse
est catahrsis.

C'est la depense du corps qui fait catharsis -- l'a-pesanteur de la raison
qui decolle en son envol...Le rapt du corps par le desir de perte (de
gravite') est ce par quoi et en quoi les danseurs acceptent les douleurs si
aigues de leur travail.. Les acteurs sont, a cote' d'eux, de "fiefe's
coquins" . J'ai fini par comprendre, au fil du temps,  que pour les acteurs
la parole etait un "raccourci du geste".  Les textes sont mal travaille's
car les acteurs _pensent_ qu'ils suffit d'investir le texte d'une ide'e du
personnage pour etre et devenir son destin ( ce qui un cauchemard et un
terrible amateurisme). En danse on ne peut pas tricher (tout comme en
dessin) -- ca se percoit immediatement.

Aussi, dirai-je, avec mon ami bruxellois, en danse, la catharsis est
permanente. Autrement la danse n'est pas.
Et ce qui se dit du processus createur se retrouve en bout de ligne dans
celui du spectateur temoin.
Voir danser fait bouger le corps de son temoin.  On le sait par des tests
scientifiques, les lobes recepteurs visuels et les lobes psychomoteurs du
cerveau sont active's quand ils recoivent/percoivent de la danse (du
mouvement).  Un edan se invisible se fait dans le cerveau, nous fait
decoller du siege, nous fait quitter le pouvoir symbolique de notre
etablissement.
Elle destabilise le savoir par la mise en jeu de son silence.

Bien a vous tous,
Serge

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>Bonjour!
>On a parle de catharsis a quelques reprises sur Queatre, mais toujours a
>propos de theatre. Mais le theatre actuel, avec des pratiques qu'on
>designe souvent en termes de choregraphie, de partition et de
>performance, par exemple, emprunte beaucoup aux autres arts. Est-ce qu'il
>ne leur emprunte que des formes? N'emprunte-t-il pas aussi des fonctions?
>Peut-on, par exemple, parler de catharsis en danse? Les autres arts
>ont-ils d'autres termes pour designer ce genre de fonctions?
>Amities, Andre G. Bourassa.
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Serge Ouaknine
Montreal (Quebec)  Canada
e-mail : r34424@er.uqam.ca
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