référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1997-10/msg00025.html
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Huis clos contre la sexualité postmoderne Serge Ouaknine



Huis clos, encore, est à mon avis la meilleure pièce de Sartre, la moins
bavarde et fort bien construite. Le texte porte une force incarnée et la
métaphore de l'enfer existentiel ne passe pas par de longs discours
rhétoriques ou des considérations qui font traité  de philo ( Les mouches,
Les mains sales, Le Diable et le bon Dieu ).

Désolé, mais - Huis clos - est du bon théâtre. Dans mes cours de jeu, elle
est parfois amenée et elle résiste bien. La pièce offre de belles
possibilités de travailler "en tension physique", en "mise en écho" ce qui
est plutôt rare dans la dramaturgie française.
C'est la pièce la moins désincarnée de Sartre. Huis clos n'est pas un texte
d'idées, moins encore un texte d'images.
La cadence verbale fonctione sur une forme de force brute, de violence
retenue, et dont le désir de démesure n'éclate jamais. Son rafinement tient
à la construction limpide du non-dit, à savoir que si "l'enfer c'est les
autres", le désir en est la racine... La parole remplie ici une fonction
sexuelle, une ritualisation du désir par son enfermement.
Je dirais que si "la pièce est datée", cela tient plutôt au lavage de
cerveau formaliste que subit le théâtre depuis une vingtaine d'années,
depuis que le spectaculaire l'emporte surla densité dramatique.
Huis clos tient par la force des mots qui font sens, par effets de geste
(la sexualité des mots) de ce sens, et non, au pli d'une iconographie
d'effets qui, comme dans la mise en scène post-moderne, augmente d'autant
les images qu'elles  masquent l'impuissance de la parole.

Ce qui peut "géner" dans Huis cloa tient à ce que la mise en place du désir
se confine à un effet de miroir triangulaire, alors que le théâtre actuel
le renverrait plutôt à une distraite mise en abîme. Nous avons perdu le
caractère chevaleresque de la parole. Notre époque semble préférer la fuite
à la "responsabilisation" ( ou liberté sartrienne) qu'implique l'immanence
du désir. Dans Huis clos, la parole est chevauchée pour porter des coups de
langue.
C'est le théâtre de Bob Wilson qui a désexualisé la parole et la scène, à
partir de années soixante dix, en faisant du corps une figure puritaine
douée de mouvements mais absente d'incarnation. En désincarnant le corps du
poids de responsabilité de la parole -- entre autre, par un abus de
répétitivité, la parole a été reléguée à une fonction musicale mécanique
pour mieux en dégonfler l asexualité. Puritanisme oblige. Subconscient bien
sûr. Une voix off ou une musique répétitive désamorce les mots de leurs
effets de sens et donc de leur incarnatin dans le réel. Le corps est alors
devenu un effet de corps mais pas de désir. Et donc effet
d'irresponsabilité. L'Amérique du nord est le seul continent ou le
quotidien en soi a une représentativité idéologique. Par absence d'autro
critique ( à la différence, par excès de l'Europe).

En Europe, signifier c'est copuler avec la langue. En Amérique du nord (le
Québec faisant d'une certaine manière exception), la langue ne copule pas,
elle sert à masquer le corps, alors qu'en Europe, elle le désigne. Quant au
corps américain il fuit la mort comme son théâtre.  Ainsi la mise en scène
américaine ne copule pas avec le sens mais son évasion idéologique, la
vacuité par laquelle le sens absent du corps se justifie par un corps
condamné non à être mais à agir dans la vacuité. Huis clos est donc le
contraire d'Hollywood ou le désir est un fantasme, jamais une réalité.
Derriere cette défection scénique de la responsabilité qu'implique les
mots, une défécation homosexuelle de la parole ou, encore, une béance
hétérosexuelle toujours reportée dans un romantisme à l'eau de rose, où
rien ne se dit sinon l'innomable obsession du désir et qui n'est actualisé
que par un excès  de réalisme ( d'où l'absence de métaphore dans son
théâtre et son cinéma).

Par différence, dans le théâtre de Sartre, on copule avec des femmes et
cette copulation passe par les mots. La parole est coexpressive du désir.
Elle peut le filtrer mais ne l'annule pas. Aussi, le lesbianisme y est
possible moins l'homosexualité et, bien que hommes et femmes se
répartissent uniformément le droit au désir, le pouvoir de la parole y est
encore une affaire "d'homme". Mais si une femme "prend le pouvoir", de son
corps, de sa parole et de son désir (pour agir selon les règles de
l'homme), on disait encore, jusque dans les années soixante dix, qu'elle
est une garce... Dans Huis clos, tout désir de l'autre fait de lui sa
"chose",  ce que dans ce miroir triangulaire, les femmes ne supportent
mutuellement pas.
On peut mesurer alors l'impact que Sartre a eu sur Simone de Beauvoir, qui
a oeuvre' pour désaliener (Le deuxieme sexe) la femme de sa fonction
d'objet face à l'homme, ce que le théâtre populaire américain, (à
l'exception du théâtre féministe) perpétue encore.
Entre Huis clos et nous, plus de cinquante ans ont passé. Qu'est-ce qui à
changé? Pas grand chose, sinon que le triangle classique est brisé et que
le miroir est devenu auto-réfléchissant. L'enfer c'est le même dans son
propre regard, ce n'est pas exactement Narcisse, mais un Echo dans une
copulation auto réfléchie où l'autre ne se double que d'effets scéniques,
d'écrans réfléchissants son absence de sujet (la fonction du technologique
chez Lepage).
Le huis clos post moderne voit donc, sujet, désir et parole mis en abîme;
reste le corps comme effet résiduel de présence, non d'un espace social
mais d'un simple moment du moi. Un analogon éphémère. Périssable. Anonyme.
Sans responsabilité. Consommateur de son propre reflet.

bien à vous,

Serge





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Serge Ouaknine
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