référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1997-11/msg00006.html
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Jeu Alain Vadeboncoeur



Bonjour a tous,  

Le temps est fort court depuis quelques mois où je suis happé par le cours
des choses à un point tel que je n'ai jamais vu aussi peu de pièces (une
seule depuis septembre à.... San Francisco: La mort d'un commis voyageur,
très bien monté par un petit théâtre qui avait joué La maison suspendue de
Tremblay en 1994, dans une petite salle qui ressemble à celle du 4sous).

Ceci étant dit, si je prends tout de même quelques minutes pour vous écrire,
c'est à propos d'un état de chose d'ordre philosophique qui m'a pour ainsi
dire sauté à la face aujourd'hui et à propos duquel j'aimerais discuter de. 

J'ai observé distraitement (puis avec intérêt) durant quelques heures mon
fils de 4 ans et 2 de ses amis du même âge jouer dans la cave.  Au début
tout paraissait "normal" et je lisais tranquilement mon journal pour
m'informer des graves réalités du monde.  

Puis, déclic, à un certain moment, je me suis rendu compte, que ces discours
et ces gestes en apparence annodins avaient en fait pour objet principal des
représentations imaginaires virtuoses n'ayant qu'un lien ténu avec le réel
(et alors souvent par l'intermédiaire d'objets dont la fonction initiale
avait été travestie pour les besoins de "la chose").  

Ainsi, la plupart du temps, les mots et les gestes étaient en relation avec
une histoire imaginaire partagée: la petite fille "téléphone" (avec le
ventilateur) à son "mari" pour lui dire d'acheter du lait, que celui-ci, en
trois pas, passant de "son bureau" à la "chambre conjugale", ramène subito
(sous forme de blocs dont ils boivent gaiement le contenu).  Beaucoup plus
rarement, les mots y désignaient la "réalité" des objets et des gens (le
ventilateur qui est un ventilateur, moi qui suit moi et Daniel qui est
Daniel qui va pisser).  La balance était nettement du coté de l'imaginaire.

Je me suis d'abord dit qu'il était assez extraordinaire de pouvoir ainsi
jouer, car il s'agit bien de cela, continuellement, dans l'improvisation la
plus complète (et souvent de manière assez décousue) sans perdre aucunement
le fil "dramatique" de la situation, en s'adaptant totalement quoique
imparfaitement au contexte narratif et sans perte de cohérence.  (Peut-être
est-ce parce le "sens" narratif est généré entièrement par les actions et
les paroles, qui construisent au fur et à mesure qu'elle décrivent, ne
pouvant donc se dissocier de ce qu'elles engendrent?)

J'ai d'abord pensé que ce type de "jeu" était particulier à l'âge (4 ans
étant dit-on l'âge de l'imaginaire), puis, à la réflexion, je me suis dit
qu'en vieillissant, nous continuons nous-mêmes à jouer des "personnages"
bâtis sur des prémices pas nécessairement plus en rapport avec le réel que
les personnages mis en place par mon fils, et que nous tentons tant bien que
mal de conserver, à travers les "jeux" de société et autres conventions, la
cohérence de ces personnages que nous trainons plus ou moins tout au long de
notre petite vie.  (Nous manquons simplement un peu d'imagination et de
souplesse à nos âges, mais au fond la mécanique reste semblable.)

Tout ça n'a sans doute qu'un lointain rapport avec le théâtre, mais il me
semble bien que ce jeu de personnages et de situations, mis en place sur des
constructions imaginaires et à propos de thèmes fictifs, peut lui être
comparé, ce que d'autres parmi vous pourront certainement faire mieux que moi.  

La question est donc: y a-t-il une relation entre le "jeu" social
(particulièrement celui des enfants) et le "jeu" théatral?  Est-ce un
processus similaire?  L'imaginaire y joue-t-il un rôle similaire?  Est-ce
comparable, tout simplement?

Ces enfants jouent pour eux-mêmes (pour le groupe) plutôt que pour autrui
(ils jouent les uns pour les autres à l'intérieur du groupe), mais ils sont
tout de même en représentation constante, tout comme les acteurs: cette
représentation est-elle de même nature que celle qui vise à représenter un
personnage pour un spectateur?

Je ne sais pas si tout ceci a du sens, mais je prend le risque de.

Salutations.



Alain Vadeboncoeur MD, FPUICC
Fellow of Physician's Unwarranted & Idioticly Critic College
URGENeT: http://www.urgenet.qc.ca