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ELIANE - EXTRAITS Korkos



EN ATTENDANT ELIANE
© Editions Syros - Paris, 1996
extraits

À la Fleur d'Oranger, indique l'enseigne. C'est une petite pâtisserie
orientale blottie à l'ombre des piliers du métro aérien, face à un cinéma
abandonné aux volutes égyptiennes. Les passants pressés défilent devant la
boutique, sans même la remarquer tant la façade paraît usée, laminée par le
temps. Transparente, presque invisible, coincée entre une échoppe de tissus
et un hammam, une vieille pâtisserie orientale, quelque part à
Barbès-Rochechouart. Derrière le comptoir vitré encombré de pâtisseries
roses et vertes se tient monsieur Simon, encore droit dans sa blouse de
Nylon bleu malgré les ans. Il rend la monnaie à un client fantomatique,
muet.
«Et deux qui font cinquante, et cinquante qui font cent. Bonne soirée!Š»
L'autre ramasse sa monnaie, jette un ¦il imprudent sur une vieille poupée
posée près de la caisse enregistreuse.
«AhŠ Elle est encore jolie, pour son âge, non?, s'exclame le pâtissier en
saisissant l'enfant de porcelaine. T'en as vécu, hein!, lui dit-il. Et t'es
encore là, fidèle, vaillante. Tu as traversé le temps.»

**********

«Bon, reprend-il, je vais vous expliquer. Vous allez voir, c'est tout
simple : cette poupée, je l'ai donnée à ma s¦ur Éliane alors que nous
avions tout juste sept ans. Je dis nous, parce que nous sommes jumeaux.
D'ailleurs, vous allez bientôt constater la ressemblance puisque je
l'attends. Elle doit venir d'un instant à l'autre.»
Monsieur Simon porte maintenant un plateau, lourdement chargé. Il fait une
courte halte à hauteur de la vitrine, regarde sans les voir les néons
s'allumer au jour finissant, reflets colorés dans les flaques du trottoir
mouillé. Pas d'Éliane à l'horizon, pense-t-il. Tout à l'heure, peut-être.
Il rejoint son hôte, dépose une carafe d'eau, deux petits verres à thé, une
bouteille d'anisette et la théière fumante sur la table. La poupée dépasse
de la poche droite de sa blouse.
«Éliane, figurez-vous que je ne l'ai pas vue depuis des années et des
années. Enfin, là on va se retrouver, après tout ce temps. Oui, après tout
ce temps, moi, Simon, je vais retrouver Éliane, ma s¦ur chérie. Eh oui!
Grâce à toi, dit-il à la poupée, toi que j'ai retrouvée au fond d'une
valise, enfouie à la cave sous une tonne de souvenirs.»
Il verse le thé dans l'un des verres, fait couler un fond d'anis et de
l'eau dans l'autre.
«Vous êtes sûr que vous n'auriez pas préféré une anisette? Mais il faut que
je commence mon histoire par le tout début, sinon je vais m'embrouiller et
vous ne comprendrez rien.
«Je m'appelle Simon Zahar. Éliane et moi sommes nés le 15 juin 1927 à
Constantine, en Algérie. Ma famille est originaire de Chéria, un gros
village niché dans les monts de Tébessa, près de la frontière tunisienne.
Youssef, mon grand-père paternel, il était boulanger.
«Une fois mariés, Éliahou et Mlekha, mes parents, ont décidé de quitter la
montagne pour s'installer à Constantine. Ils y ont ouvert une
boulangerie-pâtisserie au 36 de la rue Thiers, dans le quartier de la
Cachara. Quant à moi, le déraciné, je fais pâtissier à Paris depuis 1948,
dit-il en vidant son verre d'un trait. De toute façon on était prédestinés,
hein, puisque notre nom -Zahar- signifie "eau de fleur d'oranger" en arabe.
Et la fleur d'oranger, évidemment, on en met dans les gâteaux. Quand
j'étais gamin, on en jetait aussi aux quatre coins de la maison pour
éloigner les djnoun, les génies. C'est loin, tout ça.»
Le crépuscule a fait place à la nuit. Monsieur Simon ne se lève pas pour
faire de la lumière. Dans la pénombre il se tait, perdu dans ses pensées.
«Bon, qu'est-ce qu'elle fabrique, Éliane? Elle devrait déjà être là!,
s'impatiente-t-il en se servant une nouvelle anisette.
«Pendant plusieurs années, nous avons vécu heureux à Constantine. Oh oui,
très heureux. Il n'y avait pas de place pour les ennuis, ils s'évaporaient
d'eux-mêmes, tout était facile. Nous n'étions pas riches mais on avait le
bonheur dans la peau. On savait qu'on vivait dans la plus belle des cités
algériennes, la plus belle de toute l'Afrique.

**********

Monsieur Simon serre maintenant la poupée contre son c¦ur. Il se balance
doucement sur sa chaise en silence, les effluves d'eau de Cologne
envahissent la boutique.
«Mais qu'est-ce qu'elle fait Éliane?, dit-il en se levant brusquement,
visiblement inquiet. Il est déjà sept heures et quart. Drancy, c'est pas le
bout du monde, tout de même!, rumine-t-il en tournant plusieurs fois sur
lui-même, à la recherche d'on ne sait quoi, de rien. Oui, elle habite à
Drancy et allez savoir pourquoi, elle n'en sort jamais. Enfin, elle ne va
plus tarder, maintenant.
«Le vendredi 3 août, continue-t-il, papa est venu nous chercher à l'école
pour le repas de midi. Maman, elle gardait la boulangerie. Les rues du
quartier grouillaient de monde, les gens faisaient leurs courses pour
Chabbath lorsque les fous sont arrivés. Des Arabes!
«Ils ont commencé à casser les vitrines des boutiques, et à taper sur tout
le monde!, s'écrie soudain monsieur Simon, tout à fait affolé. J'ai vu
tomber madame Halimi, ils l'ont piétinée! Le vieux m'sieur Zerbib a levé sa
canne d'un air menaçant, avant de s'écrouler sur les pavés. Il saignait au
ventre, il gémissait. L'échoppe du cordonnier! Elle était en feu!,
s'exclame monsieur Simon en courant vers la vitrine. Les gens se battaient
au milieu de la rue, ils criaient! Papa, Éliane et moi on courait dans tous
les sens, on essayait vainement de trouver un chemin sûr pour rejoindre la
maison mais toutes les issues semblaient bloquées. Ils saccageaient les
boutiques des tailleurs! On se réfugia sous un porche, on tapa sur le
battant.
«Ouvrez! Par pitié, ouvrez!», hurle-t-il en donnant de grands coups dans la
porte de l'arrière-boutique, avant de se rasseoir auprès de son
interlocuteur silencieux.
«Parmi la foule effrayée, je reconnus soudain la petite Sibylle Abécassis
dans sa robe rose à dentelles. Elle était assise par terre, sa poupée à la
main. Les yeux et la bouche grands ouverts, elle ne disait rien. Pas un
mot. Que faisait-elle dehors, toute seule? Où étaient passés ses parents?
Je me baissai pour l'emmener avec nous quand elle s'écroula à mes pieds,
sur le trottoir rouge sang. Il lui manquait un boutŠ»
Monsieur Simon s'interrompt un instant, jette un ¦il désespéré autour de
lui à la recherche d'une aide, d'un secours, quelque chose à quoi se
raccrocher.
«Il lui manquait, reprend-il après un long silence, un bout de la tête.
«A ce moment-là, pourquoi j'ai ramassé sa poupée?, s'interroge-t-il en
considérant le jouet au bout de sa main. Un demi-siècle plus tard, je ne
sais toujours pas.»

**********

«Lors de la traversée, on a beaucoup commenté les événements. On essayait
de compter tous les gens qu'on avait vus mourir, on arrivait à vingt-cinq.
Vingt-cinq Juifs assassinés en trois jours. M'sieur Amar, il appelait ça un
pogrom. Il s'est pris la tête dans les mains, et madame Zaïra nous a
emmenés voir la mer à l'avant du bateau. Elle disait qu'il fallait regarder
l'avenir et elle tendait le doigt vers l'horizon, droit devant nous.
Pendant ce temps, à la poupe, des Touareg s'étaient installés. Ils avaient
posé deux ou trois matelas sur le sol, après avoir accroché au-dessus de
leurs têtes un dais en peaux de dromadaire. Un campement saharien au beau
milieu de la Méditerranée!
«A la fin de la journée, Éliane et moi nous sommes allés vers eux. Ils ont
aidé ma s¦ur à s'asseoir, lui ont calé le dos avec des coussins. Un énorme
pansement enserrait encore son genou droit, elle se déplaçait avec une
canne. Ils nous ont offert du thé et des figues à l'intérieur si rouge, si
rouge que je n'ai pas pu les manger. Les figues, je les ai maintenant en
horreur, ne me demandez pas pourquoi.»

**********

«Ça s'est passé dans la nuit du 15 au 16 juillet 1942. C'était ce qu'on a
appelé par la suite "la Grande Rafle". Les nazis, eux, ils avaient plus
d'humour puisqu'ils avaient baptisé cette opération "Vent printanier". Et
où est-ce qu'on nous a emmenés? Au Vélodrome d'Hiver! Un stade couvert
situé rue Nélaton, près du métro Bir-Hakeim. Toutes les familles avec
enfants avaient été parquées là, dans des conditions inimaginables.
 «Le Vel d'Hiv, je m'en souviens comme d'un enfer bleu à cause de la
verrière du toit, peinte pour la défense passive. On était des milliers à
s'empiler là-dedans. Sur les gradins de bois, le terre-plein central, la
piste cyclable, partout. Et ça criait, et ça pleurait, et parfois ça riait
aussi, allez savoir pourquoi. Les gens étaient entassés n'importe comment :
un qui serrait dans ses bras un panier, l'autre qui étreignait une valise
de carton. Certains avaient même emmené un manteau, bien que la température
ambiante fût insupportable de chaleur empoussiérée. On y est restés trois
jours.
«Dans l'indifférence générale, une jeune mère demandait désespérément du
lait pour son bébé qui n'avait rien avalé depuis plus de quarante-huit
heures. Elle le serrait contre sa poitrine, elle implorait. Enfin quelqu'un
lui a tendu, en s'excusant presque, une petite boîte de lait concentré. Un
couteau a surgi d'on ne sait où, tchak-tchak, deux trous ont été percés
dans le couvercle. Elle a approché la boîte de son enfant immobile, la tête
enfouie dans les seins.
-Il dort, le pauvre chou, dit-elle en écartant de sa poitrine le petit être
détendu, un peu trop mou.
-Regardez mon Stéphane, comme il dort bien!
«Elle essayait de s'en persuader et nous, avec toutes les précautions du
monde, on lui a doucement ôté l'enfant qu'on a enroulé dans un drap. Une
grosse bulle de silence bleu flottait autour de notre petit groupe
agglutiné.
-Mon bébé! Rendez-moi mon bébé!, qu'elle implorait. Puisque je vous dis
qu'il dort!
«Et alors là, la bulle a éclaté. En mille morceaux.»
Monsieur Simon saisit sa tête dans ses mains. Il murmure, maintenant.
«Éliane! Où tu es? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, là-bas? ÉlianeŠ Reviens!
«La nuit, tu te souviens, dit-il en caressant la poupée, ce n'était que des
cris, des hurlements, et pas de place pour s'allonger. J'ai passé des
heures et des heures, assis sur mes talons, la tête d'Éliane posée sur mes
genoux.
-Simon, j'ai faim!, se plaignait-elle sans cesse. Je te dis que j'ai faim!

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           ALAIN KORKOS
         ANNE BUSSIERAS
   korkos@club-internet.fr
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