référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1997-11/msg00037.html
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Classiques ou contemporains Emile Lansman



Bonjour !

Je ne resiste pas a la tentation de vous transmettre un article publie par
le "Journal du theatre" le 13 octobre dernier. Jean-Michel Ribes, avec
l'humour et le don de la provocation (salutaire) qu'on lui connait, y
plaide pour qu'on donne, en France, la parole aux auteurs contemporains.
Voila, me semble-t-il, un beau sujet de reflexion et discussion entre nous,
mais aussi avec des etudiants.

Je vous adresse une version non accentuee pour qu'un maximum de membres
puisse la lire dans des conditions de confort minimal. Je peux cependant
transmettre la version accentuee a ceux qui le desirent.

Bonne lecture !

Emile Lansman

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Les Predateurs,
par Jean-Michel Ribes (o)
publie dans "Le journal du theatre" (oo)

Qu'on ne s'y trompe pas l'auteur dramatique vivant ne l'est presque plus ;
il meurt, pire il n'arrive plus a naitre.

Vampire des coeurs et des ames, la television triomphante et ses niaiseries
audimateuses, le multimedia conquistador, l'obscene bonne humeur du monstre
Disney et le deferlement d'effets speciaux que les Americains appellent le
cinema ont eu sa peau. Dead the playwrite ! Bouffe, mange, digere, et
parfois recrache tout cru comme scribouillard de sitcoms.

Au risque de contrarier certains, je ne pense pas que le vomi audiovisuel
formate par le marketing soit le seul assassin de notre poete contemporain.
Il lui est un autre ennemi plus pernicieux parce que d'apparence
irreprochable, poudre, parfaitement coiffe, la main gantee, de soie,
parlant de cristal, ce tueur impeccable se nomme : le chef-d'oeuvre
classique. Qu'il prenne forme de tragedie ou de comedie, lui frappe au
coeur de la cible, c'est-a-dire en plein theatre, sur la scene dont son
genie definitif s'empare sans etat d'ame. Enrubanne et sûr de ses
alexandrins, il s'est jete sur le vaste chantier immobiliero-culturel qui,
depuis les annees 60, fait pousser en France myriades de CAC, CDR,
CDN(ooo), Maisons de la Culture et autres Scenes nationales. Il s'est
empare de tout, grandes salles comme petites et ne rechigne pas a meme
occuper le hall, jetant a la rue l'auteur contemporain qui tentait d'y
crecher pour quelques soirees dites "experimentales". Il faut avouer qu'il
a du charme, l'animal ! Il attire l'abonne par milliers, le lyceen et le
bourgeois, l'ouvrier comme le militaire, il seduit la star coquette et
l'acteur inspire qui revent de le jouer depuis toujours, il permet au
metteur en scene d'avoir du genie en se servant du sien, et, comble de
bonheur pour celui qui l'accueille, provoque des qu'il apparait, la
subvention.

Quelle petite piece d'aujourd'hui peut tenter de vivre face a un tel
predateur ? Imperial ! De plus il est gratuit le bougre, pas de droits
d'auteur ! Ses createurs sont tous tombes dans "le domaine public". Belle
expression qui signifie que pour appartenir veritablement au public, il
faut etre mort depuis longtemps. Cent ans au moins... Comme "Cyrano" par
exemple. Alors allons-y gaiement, fetons et refetons ce centenaire qui nous
previent tous les soirs dans quatre ou cinq theatres, qu'a la fin de
l'envoi il touche... l'argent qui aurait pu aider a creer quelques auteurs
vivants temoins de notre curieuse fin de siecle. Mais non, on n'en veut pas
! Les beaux esprits continuent de crier "Quoi de neuf ? Moliere !",
"Shakespeare notre contemporain", "La modernite n'a pas d'age",
"Aristophane plus Euripide et tout est dit", "Le grand poete est eternel".
Etc. Etouffant ! Etouffeurs ! Balivernes de flagorneurs ! Paroles de
leche-culture ! Non Moliere ne parle pas de notre temps, Racine ne sait
rien d'aujourd'hui, Corneille, Marivaux et Musset ne disent pas un mot de
la Bosnie, du Pape, de Papon, de Vilvoorde, de Julia Roberts, de Mere
Teresa et de Nique-Ta-Mere entre autres. Ils parlent de l'homme, mais il a
change l'homme, du dehors comme du dedans, et s'il en reste quelques-uns
pour jouer "Le Bourgeois gentilhomme", la plupart interpretent plutôt "le
chômeur emmerde".

Messieurs les directeurs de theatre subventionnes, mais aussi prives,
metteurs en scene tout pares des plumes du patrimoine, il est temps de
faire de la place aux auteurs d'aujourd'hui, les vrais, pas les pilleurs de
romans, ils seront plus nombreux que vous l'imaginez si vous leur laissez
l'espace et l'envie d'inventer. Nous n'en pouvons plus de notre enieme
lecture et relecture du "Misanthrope", de la "Cerisaie" ou de la
"Locandiera". Cessez de lire, faites ecrire ! Il en reste toujours quelque
chose de meilleur.

Madame le ministre de la Culture, la danse d'aujourd'hui vit, le cinema se
bat pour rester une oeuvre contemporaine et non un produit d'hier. Les
musees n'exposent pas seulement Poussin, Fragonard ou Cezanne, alors
pourquoi n'aurions-nous pas nous aussi un theatre d'art moderne ? Et meme
plusieurs...

Je sais que ca et la, la creation dramatique contemporaine s'impose, mais
ce n'est pas assez. Chefs d'oeuvres classiques, s'il vous plait, prenez une
annee sabbatique, laissez les theatres aux vivants qui, vous verrez, ne
sont pas inexistants.


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(o) Auteur dramatique, cineaste, Jean-Michel Ribes vient de publier
"Monologues, bilogues, trilogues" aux editions Actes-Sud-Babel.

(oo) "Le journal du theatre" est un bimensuel francais d'informations
theatrales paraissant les deuxieme et quatrieme lundis du mois.

(ooo) Centres d'Actions Culturelles, Centres Dramatique Regionaux, Centres
Dramatique Nationaux (ndlr).