référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1998-01/msg00038.html
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Oralite et ecriture Claude Champagne



        Chers membres de Queatre, pour mon memoire, je travaille sur une
question qui en interessera peut-etre plusieurs, du moins je l'espere :
celle de l'ecriture de l'oralite, plus particulierement dans le domaine de
l'ecriture theatrale.  Outre la question a savoir si l'auteur ecrit une
partition devant etre interpretee ou s'il redige un plan d'architecte
auquel les interpretes (metteur en scene compris) doivent se soumettre a la
lettre, plusieurs auteurs quebecois ont une maniere particuliere et unique
a chacun d'eux pour «transcrire» l'oralite.  Pour moi, ici, il n'est pas
question de parler de ce qu'on a appele le «joual» ou autre terme pour
definir une langue a saveur regionaliste.  L'aventure du «joual» au Quebec
dans les annees 60 et 70 a ete interprete comme une revendication, une
tentative d'affirmation nationaliste plus que nationale; cette langue
«unique» aux quebecois que certain ont tente de promouvoir comme une langue
a part entiere.

        Pour ma part,  aujourd'hui, lorsque des auteurs ecrivent une langue
orale, jusque dans sa graphie, nous sommes loin de considerations
politiques.  Il s'agit la d'un geste, d'une position artistique qui se
defend.  En effet, un auteur c'est d'abord une langue, le choix d'une
langue.  Et la facon qu'ont chacun des auteurs de «transcrire» l'oralite
leur est propre et fait partie de leur langue d'auteur.

        Lorsqu'un auteur ecrit «chus», «chu», «chuis» ou «j'suis» (tous mis
pour «je suis»), la question n'est pas de savoir si un lexique doit
legiferer sur la bonne utilisation de la contraction.  Ou meme s'il s'agit
vraiment d'une contraction, ou s'il ne s'agirait pas la plutot
«d'invention».  Les exemples sont aussi nombreux qu'il y a d'auteurs.  En
effet, lorsqu'un auteur decide d'ecrire «aicque» (mis pour «avec»), outre
le fait que l'auteur marque d'une identite linguistique son personnage, si
je puis dire, quelle part d'invention peut-on donner a cette transgression
du code, au sens de la fonction poetique?

        Il s'agit la d'une amorce pour discussions.  En tant qu'editeur,
mon collegue et moi nous nous retrouvons presque quotidiennement devant ces
questions d'utilisation de la langue de la part de nos auteurs dans la
correction et revision des textes.  De plus, en tant qu'auteur nous meme,
ces questions nous preoccupe doublement.  Autant dans notre pratique que
dans notre travail d'edition, nous en sommes venus a nous rapprocher du
code.  Ainsi, je favorise maintenant l'utilisation du «i», plutot que du
«y», lorque mis pour «il»; meme si esthetiquement c'est moins... joli.
Pour le lecteur, le rapprochement avec le code me parait plus evident.
Encore la, les exemples sont nombreux.

        En fait, il s'agit aussi du statut litteraire de l'oralite.  Depuis
longtemps, beaucoup d'auteurs quebecois ecrivent une langue orale, et ce
bien avant le «joual» des annees 60 et 70.  Cette oralite n'est pas le
propre seulement des auteurs d'ici.  Shakespeare, Moliere et autres, ont
marque dans leur texte des personnages d'une langue particuliere,
differente.  Le plus souvent, pour marquer une difference de classe
sociale; roi et reines ne s'expriment pas de la meme facon que les gardes,
qu'on pense aux fossoyeurs du vieux Will.  Du cote des romanciers, je pense
aux americains Faulkner ou Steinbeck qui puisaient tous deux abondamment
dans l'oralite.  Qu'en est-il des Africains, des Belges, et meme des
Francais?

        Est-ce qu'une langue est plus litteraire, a-t-elle plus de valeur
parce que plus conforme au code?  Quelle valeur doit-on attribuer a
l'invention, au sens de la transgression du code comme fonction poetique?

        Voila, si il y en a parmi vous que ces questions interessent et/ou
qui travaillent sur ces sujets, je vous serais reconnaissants de
m'eclairer, autant par vos commentaires que par des renvois a des ouvrages
traitant de ces questions portant sur l'ecriture de l'oralite et son statut
litteraire.

        Au plaisir!


Claude Champagne