référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1998-03/msg00019.html
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scène primitive Marivaux, reponse a S. Ouaknine Eric Negrel



Bonjour,
Je vous remercie pour votre rapide et stimulante reaction; sans doute n'ai-
je pas ete suffisamment explicite, et je suis entierement d'accord
avec l'analyse que vous faite du fonctionnement de ce que l'on pourrait
aussi appeler avec E. Goffman une "reiteration technique" (_Frame Analysis_)
pour designer les mines que repete la jeune fille devant son miroir, mines
qu'elle travaille pour qu'elles aient l'air naturelles, et dont elle a
usé pour seduire le malheureux spectateur epris de naivete et de spontaneite.
Et dont sans doute elle usera encore a l'avenir pour asseoir sa domination
sur d'autres coeurs et satisfaire sa vanite. On ne peut evidemment pas
parler de "scene primitive" pour cette sequence d'action, et vous le
soulignez justement (ou alors on vide le concept freudien de tout son
sens, mais alors le parallele n'a plus aucune pertinence).
Si l'on garde a l'esprit que _Urszene_ renvoie chez le psychanalyste
autrichien a une "scene de rapports sexuels entre les parents observee
ou supposee puis imaginee par l'enfant et faisant partie des fantasmes
qui organisent la vie psychique" (_Robert_), il me semblait que le terme
pouvait aide a saisir, _mutatis mutandis_, le choc recu par le spectateur
lorsqu'il decouvre (presque a travers le trou de la serrure!) la scene
d'amour narcissique que se joue la coquette. Cette revelation est pour
le spectateur veritablement traumatique, profonde fracture et desillusion
qui marquera a jamais sa vie future (dixit lui-meme). C'est la deflagration
provoquee par la mise a nu de l'obscene insoupconne (et pour le spectateur
redoute) qui informera desormais sa vie sociale (detachement ludique et
misanthropie). Bien sur quelle est la part de l'inconscient, comment
cette revelation structurera ses fantasmes et sa vie psychique, c'est ce
qu'il est difficile de dire (et sans doute certains critiques analytiques se
sont-ils penches sur la question: Raymond Joly, Han Verhoeff, etc.)

Une derniere reserve: je ne suis pas tout a fait d'accord avec la
generalisation (ou reduction) du marivaudage a une "desillusion presque
baroque", et il faudrait apporter des nuances a la definition du
marivaudage comme "art de savoir user de son corps dans sa valeur de
representation ludique mais non engageante de l'etre en jeu".

Merci beaucoup pour votre reaction qui m'a aide a formuler mes pensees,
Bien amicalement,
Eric Negrel
Universitaet des Saarlandes
e.negrel@rz.uni-sb.de