référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1998-04/msg00027.html
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Re: Un petit sondage Alain Vadeboncoeur



>Le ridicule d'un geste ou d'une parole, l'incongruité d'une situation et
>la prétention me font rire. Et puis, la plupart des choses que j'ai mis
>sur mon site : la littérature, la philosophie et les sciences...
>Guy Ferland
>http://pages.infinit.net/tite/

J'ai beaucoup ri, jadis, avec Guy Ferland, du temps que nous montions, tous
les jeudis soirs (et la nuit) le Continuum, journal des étudiants de l'UdeM,
en 1984 a peu pres.  Voila pourquoi j'ai eu le gout de repondre a ceci: je
me suis souvenu de nos rires, et j'ai eu envie de renouer avec ce souvenir.
J'ai ri "avec" lui, pas "de" lui, sans doute.  Mais de quoi riions nous?  De
nous-memes?  Mais etions-nous seulement droles?  Ou: peut-on rire de
soi-meme si l'on est pas drole?  Alors quoi: rire avec soi?  Rire malgre
soi?  Rire pour soi?

Comme on voit, la question me semble floue: elle laisse la porte ouverte a
une foule de possiles.  Ce qui me fait rire?  Mais d'abord: de quel rire?
Un sourire?  Un fou-rire?  Un eclat de rire?  Un sourire entendu?  Un rire
sadique?  Un rire dement?  Une risette?  Une sourire triste?  Un rire jaune?
Une rire ironique?  Un rire meprisant?  Un rire moqueur?  Il y a sans doute
autant de rires que de situations "droles", et je ne suis pas du tout
certain que ces divers rires referent a des phenomenes semblables.  

N'ya-t-il qu'un rire?  Lorsque j'observe mon fils ou ma fille, qui ne sont
pas encore trop, a 2 et 4 ans, pervertis par nos modeles sociaux (et le rire
est certes un objet de convenances), il est evident qu'on leur trouve au
moins 2 rires, bien distincts.  Le premier apparait tres jeune, a quelques
mois: il est spontane, souvent sans objet bien defini, si ce n'est l'effet
de surprise, parfois, et bien sur sans reference culturelle tres complexe.
Le second apparait apres 2 ans, quand l'enfant est conscient de son
individualite et de sa capacite de se donner en spectacle ou de repondre au
spectacle d'autrui: ce rire est alors nettement moins spontané que le
premier, plus fabrique, convenu, souvent forcé, approprié, je dirais meme:
raisonnable, ou du moins en plus complete congruence avec la realite,
davantage expression d'une convention sociale et d'un consensus autour de ce
qui "est drole" qu'expression spontanée de plaisir.  

Ce dernier rire est moins franc, donc, et s'exprime d'ailleurs de maniere
differente, comme le sourire forcé est différent du sourire spontané, parce
qu'il met en jeu des muscles faciaux distincts. J'ai idée que ce rire,
social, deviendra notre rire d'adulte dans beaucoup de circonstances,
laissant peu de place pour, de temps à autre, quelques bouffées de
"fou-rire", ou du moins, de rire soutenu, ce rire incontrolable qui me
semble plus proche de celui du jeune enfant et probablement la meilleure
expression du "rire", "en soi", qui est le plus difficile a cerner
logiquement.  Il est d'ailleurs remarquable de voir que ce rire prend une
forme constante, d'un point de vue sonore.  Si je compare un fou-rire de mon
fils a 1 an et a 4 ans, sur video, c'est absolument semblable en tout, dans
les intonations comme dans l'intensite.  Alors, que l'autre rire, plus
social, plus convenu, evolue constamment, se modele, sans doute, aux
attentes sociales.

Ce qui me fait rire?  Mais que veut-on dire par la?  Il y a beaucoup de
choses que je trouve droles mais qui ne me font pas rire.  Et il m'est
arrive souvent de rire sans que je puisse identifier pourquoi.  Est-ce qu'on
veut savoir ce que je trouve drole ou plutot expliquer les circonstances qui
m'amenent souvent au rire?  Je ne peux enumerer ce que je trouve drole: je
ris lorsque je suis surpris, et je ne peux dresser une liste de ce qui me
surprend, car alors je ne serais plus surpris.  

Par paranthèse, il est remarquable de constater qu'il y a des gens qui ont
le propre d'etre droles et d'autres qui, meme en cent ans, ne vous feront
jamais titiller la machoire.  La capacite de faire rire est donc loin d'etre
une vertu democratiquement distribuee, et la volonte a bien peu de chose a y
voir.  Hypothese?  Qui veut faire rire doit sans doute aussi aimer rire, et
projeter ce desir de rire sur autrui: le plupart des rires me semblent
communicatifs, ou partages.  Pour comprendre d'ou vient le rire, il faut
sans doute etudier avec minutie les caracteristiques de ces gens qui nous
font souvent rire. 

Le chatouillement est egalement une source constante de rire (du moins chez
les personnes chatouilleuses, ce qui est un truisme): c'est encore plus
evident chez les enfants, bien que cela constitue tout de meme un mystere
physiologique, puisque le chatouillement n'est pas necessairement une
sensation agreable, non plus que le rire incontrolable qui en decoule.
D'ailleurs, pourquoi certaines personnes sont-elles chatouilleuses et
d'autres pas?  Est-il possible que le rire provoqué par le chatouillement
soit davantage l'expression d'une satisfaction (ou d'un souvenir de cette
satisfaction chez l'adulte) liee a la communication tactile (et donc
forcement teintee de sexualite) avec le parent?  Les adultes chatouilleux
ont-ils ete des enfants chatouillés?  Mystere.

Le rire equivaut-il au plaisir?  Certes, il est generalement plaisant de
rire (encore que j'ai vu plusieurs fois de des amis souffrir de quasi
suffocation et donc souffrir nettement a force de rire...), et il est
reconnu que le rire favorise la secretion d'endorphines, source de bien
etre.  Mais, a l'inverse, le plaisir ne mene pas, du moins pas
necessairement, au rire.  Il n'y a qu'a s'imaginer si en plein orgasme notre
partenaire eclate d'un grand rire sonore, ou pire encore, d'un fou-rire
soutenu: cela peut facilement mener a des quiproquos.

Le rire peut parfois etre innapproprie, manquer de congruence avec ce qui
l'inspire.  Je n'ai pas trouve grand chose de bien a "Decadence", de Steven
Berkoff, mis en scene sur la petite scene du 4'sous par Denoncourt, avec
Jean-Louis Millette et Monique Miller.  Ca n'allait, a mon sens, nulle part.
En particulier, il me semblait inimaginable qu'on puisse etre choque par
cette accumulation de cliches ou interessé par cette lourdeur de style.  On
pourrait en discuter, peu importe, mais ce n'est pas mon point.  Voici: il y
avait la des passages lourds et, en theorie, tristes ou dramatiques.  Rien
de pire, dans ces moments, lorsqu'on sent que toute la salle retient son
souffle et se mouille les yeux, d'etre pris d'un fou-rire a contretemps, ce
qui m'est arrive a deux reprises ce soir-la.  Evidemment, un tel rire, qu'on
dirait "deplacé", mais qui engendre par lui-meme une situation comique
irresistible, est tres difficile a faire cesser, au grand decouragement de
mon voisin.

Sans doute, on peut dire, sans risque de se tromper, que le rire depend
aussi bien de "ce" qui fait rire que de "qui" rit, et que ce "qui" pourra
tres bien trouver drole un soir "quelque chose" et lui rester indifferent le
lendemain. Je me rappelle tres bien avoir entendu mes parents me parler des
annees d'un vieux film de Tati absolument comique qu'ils desesperaient de ne
jamais revoir.  Le jour vint ou un cinema le ramena a l'ecran: mais ils en
revinrent perplexes, car ce qui autrefois leur avait presque ouvert le
ventre les avait laisse ce soir-la tout a fait indiferents.  Pourtant,
c'etait le meme film, et ils etaient les memes gens.  L'etaient-ils?

Il est aussi sans doute plus facile de rire un samedi soir a 23h00 PM avec 3
bieres dans la panse que sur une civiere de l'urgence avec le pied en sang
et un type qui vous joue la-dedans alors que ce n'est pas encore gele.  Bien
que dans ce dernier cas, tout est tres relatif: j'ai vu beaucoup de gens
rire aussi bien en pleine douleur qu'en pleine forme.  Je dois meme dire
qu'on voit assez rarement les gens pleurer lorsqu'ils ont mal.  Mais c'est
une autre histoire.  Les enfants sont experts dans l'utilisation du rire:
allez vous promener a l'hopital Ste-Justine, et vous verrez des enfants avec
des leucemies avancees qui rigolent dans un coin en jouant au cow-boy.
Parfois surprenant.

De meme, il est assez clair que certains etats (disons: alteres) de la
conscience et de la perception modifient suffisamment notre sens du comique
pour que ce qui est parfaitement ennuyant, voire debile et convenu en temps
normal, devienne une source de rire sans fin pour peu d'un peu de THC (dans
mon jeune temps seulement bien sur, voyons) nous d'alcool nous baigne les
neurones.  Je dirais meme qu'il est tres difficile alors de ramener a des
criteres rationnels les sources de rire de ces etats modifies: il y a la
comme une frontiere qui empeche de saisir ce qui se passe de l'autre cote.
Pourtant, chacun sait on trouve la des sources infinies de rire a s'en faire
peter les cotes et vomir le duodenum.  La perception est donc au moins aussi
importante que l'objet, sans aucun doute.

Mais on s'eloigne deja beaucoup de la question, a laquelle je ne tiens de
toute evidence pas a repondre, et qui plus est, rien de tout ceci n'est bien
drole.  

Mais si vous voulez rire, courez voir Pierre Lebeau ou Alexis Martin sur scene.


Alain Vadeboncoeur MD
Medecine d'urgence: CH Pierre-Boucher
Pre-hospitalier: RRSSS-Monteregie
AMUQ: URGENeT (http://www.urgenet.qc.ca)