référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1999-01/msg00016.html
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Un maitre n'est plus Serge Ouaknine



Cette nuit, j'ai rédigé ce texte, pour retracer la mémoire de celui qui m'a
formé en Pologne, qui m'aida à articuler ma vie de jeune artiste. J'adresse
ces paroles à celui qui a bouleversé le théâtre depuis trente ans et qui
s'est éteint hier.
Serge Ouaknine

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Grotowski pour mémoire


L'acteur fut pour Grotowski cet officiant par lequel "du Dieu" et de
"l'humain" devait se nommer à l'entendement intime de tous. Il fut le père
du théâtre rituel des années soixante et il clarifia avec une lucidité et
une fécondité extrême, pour cette seconde partie du siècle, ce que signifie
la présence théâtrale dontil donna à l'acteur la vocation de véhicule
premier.

Autant par un effort conceptuel et théorique prodigieusement limpide que
par une pratique exploratoire des plus rigoureuses (drastique, comme il
aima la nommer), il oeuvra sur une zone limite, entre les sciences
religieuses (la vocation quasi monnacale de son Théâtre Laboratoire) et une
anthropologie pratique et expérimentale du théâtre. Il montra comment jeter
un pont entre les pratiques séculaires de l'Orient et les recherches
réformatrices de l'Occident.

En chacun de ses spectacles furent investis des mois sinon des années de
"training, d'improvisations, d'exercices individuels et collectifs pour
rejoindre moins une esthétique qu'une connaissance de l'homme.
Il toucha à l'essence du théâtre autant qu'aux racines des rites sociaux
dont les acteurs sont les chantres et révélateurs. Grotowski fut un amant
des processus et un ennemi des procédés. Point de recettes en sa demeure
mais des lois de travail, des principes gestateurs, toujours affinés,
toujours élargis.

Il ne cessa d'élargir un champs de pratiques, au fil d'une divine
ambiguité. Il fut un artiste complet. À l'ombre d'une recherche formelle
trés forte et très mure, dès le départ, il fut un investigateur quasi
scientifique de ce qu'il mettait en place. En plus d'être un artiste d'une
force et d'une originalté exceptionnelles, il mit de l'ordre dans ce que
signifie "former un acteur". Il n'y a pas une école au monde, un
conservatoire ou une université qui n'ait point hérité directement ou
indirectement de sa vaste entreprise d'assainissement des pratiques.

Chacun des spectacles de Jerzy Grotowski fut le tremplin d'une exploration
méthodique sur les signes et processus du jeu. Le maître de Wroclaw puis
d'Irvine en Californie et ultimement de Pontédéra en Toscane, eut une
influence décisive sur toutes les pratiques et sur le territoire culturel
de tous les continents.

J'eu le bonheur d'être un des premiers disciples de la phase "théâtrale" du
maître. Avec le recul du temps, nous pouvons lire que toutes ces phases, de
théâtrale à para-théâtrale puis à non théâtrale furent marquées par une
même "quête spirituelle", un même désir de réparer la mémoire brisée de
chaque être dans la vaste histoire de sa terre polonaise et puis, plus
universellement, comment chaque trace intime peut rencontrer l'écoute et
l'entendement de l'autre.

Par la force même de sa curiosité et son désir d'aller à la rencontre d'une
espèce d'ontogénèse de la race humaine, entre le terrestre et l'invisible,
il aboutit, dans les rencontres et expériences de ses dernières années à
une forme de syncrétisme interculturel, un passage à l'autre de chaque
"doer" (chaque "actuant"), aux sources plurielles les plus fondamentales de
la voix et du geste. Non plus une mise en espace ds corps pour l'oeil, non
plus une fête terrible des icônes mais une interpolation des voix, comme si
les voix, et elles seules, pouvaient rejoindre cette universalité de l'être
dont il avait soif.

Lui qui commenca sa carrière en démontant le sièges du petit Théâtre des 13
rangs  à Opole en Silésie, pour confondre acteur et spectateur en un seul
et même espace rituel, en un  même huis-clos -- celui d'une procession
incantatoire qui le mena à fonder le Théâtre Laboratoire avec Ludwick
Flaszen --, se prit d'élargir la mémoire européenne, sa mémoire tragique,
vers des horizons non moins tourmentés mais peut-être plus lyrique et qui
embrassèrent l'Afrique, le Moyen Orient et les Caraibes.

Il lui fallut bien vingt ans pour passer de la chambre obscure à la chambre
claire, comme si l'obscure, comme si la nuit étaient les antichambres
obligés du sens par la combustion des âmes et des corps, comme si la clarté
ne put advenir que d'un continent placé au-delà du corps, dans tout le
champs du  vibratoire -- en une incantation de l'âme, en une manducation
sublimée et chantée des mots. Des rites du corps et des créations
collectives menées de mains de ferds années soixante, il passa, dans les
années quatre vingt aux pulsions vocales et souvenirs qui habitent une vie,
avec une oreille de velours.

Ses premiers acteurs, feu Ryszard Ceislak, en particulier, jouaient dans un
état de transe, en dehors des règles et conventions propres à la tradition
dite immitative ou réaliste. Le parler quasi incanté était comme une messe
profane, où les racines nationales catholiques romaines de sa Pologne
natale allaient à la rencontre de nombreuses autres sources. Grotowski
ramena de Chine la technique des résonateurs de la voix qui a fait le tour
du monde après lui et des Indes un savoirjusqu'aux secrets de
l'illumination des yogi.  Dans les dernières marges de son parcours, il fut
initié en Haiti au vaudou, et cette dernière étape fut décisive, en cela
qu'elle consacra définitivemet son abandon de la scène comme convention
humaine de l'échange, pour une interscession plus directe et moins sociale
avec l'invisible. Shaman,il le fut. Sans doute, comme le remarqua Peter
Brook, il est celui qui au XXe siècle a le mieux compris l'art de l'acteur,
ses dédoublements ambigues et les paradoxes de ses chemins.

Depuis une quinzaine d'année  il oeuvrait et vivait essentielement dans son
Centre Expérimental à Pontédéra, en Toscane,  ne faisant plus véritablement
de spectacle, mais présentant ponctuellement des recherches très poussées,
une interpellation essentiellement vocale était l'armature d'une flèche
lancée vers la mémoire des plus vieux chants religieux du monde. Toujours
vers l'invisible... un rite fusionnel des âmes des vivants et des défunts.


Lui qui, dans sa première période -- sa période théâtrale --, étonna tous
les praticiens et théoriciens de la terre par la force visuelle et la
violence scripturale des corps des acteurs, devait réaliser, qu'au fond,
cette formidable tauromachie de la représentation humaine avait pour
voilure un au-delà plus plus subtil encore et néanmoins "corporel". Aux
antipodes de toute expression psychologisante de type linéaire ou réaliste
(quand le théâtre n'imite plus que la télé), il créa des labyrinthes ou
l'épanchement du subjectif se rencontre en une écoute presque immobile. Par
un rythme et une correspondance à travers le chant se tisse la comprésence
lumineuse et active de l'autre, une durée intersubjective ou interviennent
toutes les mémoires du monde.

De par le monde, il a essaimé par ses disciples, évangéliquement amarrés à
ses diffrentes étapes de recherches.
Il vécut et mourut en homme libre. Il réalisa sous le régime austère d'une
Pologne communiste, une révolution qui eut l'Occident pour caution et aussi
pour cible, bien que ses premières questiposn , il les tira de l'humus
plusieurs fois détruit de sa terre natale.

En 1997, Jerzy Grotowski fut le premier praticien et théoricien de la scène
a entrer au prestigieux Collège de  France où il fonda, la première chair
d'anthropologie du théâtre.

Son parcours théâtral pourrait, en simplifaiant, se résumer à trois
chef-d'oeuvres : "Akropolis" fut une allégorie de l'holocauste et des camps
de concentrations qui n'étaient qu'à quelques poignées de kilomètres de son
théâtre, "Le Prince Constant", sans doute sa prouesse théâtrale la plus
magistrale, mit en place métaphoriquement la figure héroique et sacrifiée
du Christ, enfin "Apocalypsis cum figuris", le crépuscule de la théâtralité
flamboyante vers la recherche d'une Jérusalem  pastorale.

Quand, après le décès de nombreux de ses collaborateurs et les tensions
socio-politiques coercitives de la Pologne, avant le triomphe du mouvement
Solidarité, Grotowski ressentit l'échéance impossible de sa démarche, il
renonça alors à sa nationalité polonaise et adopta la France pour patrie et
l'Italie pour terre de de son exil.

De la vie, il avait totalement entendu la vanité et, de la mécanique
sociale le cynisme funeste. Du ratage même de l'homme il croyait en
l'homme, en la possible rédemption de ses outrages. Des êtres, il savait
entendre la fragilité souffrante, la quête de chacun vers son propre
accomplissement. Pour chacune et chacun, il fut un guide sévère parce que
juste. Comme chez tous les maîtres, son exigence extrême était allégé d'un
humour féroce et d'une faconde... gourmande.

Grotowski parlait de nombreuses langues (dont le polonais, le russe,
l'anglais, l'italien et admirablement bien le français et aussi une foule
de dialectes asiatiques) enfin, sa culture était monumentale, hallucinante.
Il était austère et pétillant, volubile, autoritaire et généreux, autocrate
et fin stratège, sa perception des êtres d'un a propos légendaire; il
était, en fait, un authentique "voyant", un poète acharné de l'action.

C'est un grand maitre qui disparait. La mort de ce génie marque la fin
d'une époque. Celle où l'être a pu marquer sa foi en explorant les limites
du corps -- "voie négative" qui n'ajoute pas au voyageur mais retire
seulement ce qui le gène. Grotowski savait qu'une technique n'est féconde
que si c'est l'Etre qu'elle éclaire. La discipline d'un d'un maître vise,
pour lui-même comme pour le disciple,l'éclipse de la pesanteur.

Il s'est éteint sur ses soixante six ans, mais ce vieux sage n'avait pas d'âge.


Serge

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Serge Ouaknine
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