référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1999-05/msg00044.html
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Re: "Larvatus prodeo" // BIS Serge Ouaknine



Il serait, par exemple, hors de question de dire, au théâtre, une
déclaration d'amour, en ayant les bras croisés...
.../
Il ne faut pas, je pense, contrairement à Serges Ouaknine (dont le discours
est très intéressant), dissocier le geste du verbe...

Anne-Caroline d'ARNAUDY


Bonjour Caroline,

Permettez -moi une réponse publique et non privée, car ici ces notions de
masque, de sentiment, de texte et de vérité méritent un éclaircissement
suplémentaire.

Je crois tout au contraire que c'est là une excellente idée  quivous a
échappée  que de jouer  "une
déclaration d'amour, en ayant les bras croisés... ".
C'est parfait pour un vaudeville, un Tardieu ou encore un texte d'Obaldia
ou  pour toute foncièrement  ironique, pour un pastiche, pour souligner
justement le mensonge du paraître a la dite vérité du dire. Dans les années
20 Meyerhold a utilisé ce type d'artifice et Witkiewicz n'a cessé de
réclamer un théâtre de la " forme pure " qui interpelle, au fond, une
démesure,  des métaphores incongrues pour faire sortir le langage de son
paraître et déconstruire les clichés et idées reçues.

Tout dépend donc du contexte te de l'intention. Mais dites moi comment
fait-on une déclaration d'amour?
À genoux, debout les bras suppliants, assis la tête renversée en arrière,
ou encore allongé sur le planché caressant une mèche de cheveux réelle ou
encore imaginaire...
Nous parlons nous de théâtre, mais allons au de cinéma : Buster Keaton
aurait simplement baissé les yeux en tenant son chapeau sur les genoux.
Charles Chaplin, aurait fait rouler une marguerite dans ses doigts, assis
sur un banc et tenant sa canne de l'autre main et battant des paupièresŠ
Gérard Philippe  aurait eu la chemise ouverte, les épaules modestement
dégagées  et son beau visage tendu vers la jeune femme. Humphrey Bogart
aurait joué d'une totale indifférence corporelle mais avec une voix de
braise seulement juste fatigué...et furtive.

Il me semble que ce que cette idée, qui est la vôtre d'avoir à vivre corps
et âme le sentiment caché du texte est connotée historiquement et
culturellement.  L'amour passe par toutes sortes de médiations formelles
dont chaque époque ne se rend pas nécessairement compte. Regardez Jane
Birkin, dans les années soixante elle incarnait un frisson quelque peu
érotique, un zestt coquin franco-anglais,  mais en regardant le même film
trente ans plus tard on sens une détresse dans ses yeux dont nous étions
aveugle à ce moment là, tant on a cru  confondre  l'amour à sa mini jupe...

Oui, il m'arrive presque tous les jours de diriger des déclaration d'amour
, mais je n'y mets aucun interdit formel ou émotionnel au départ.

J'ai été ému aux larmes un jour, en classe de jeu,  en voyant une de mes
étudiante jouer " La mouette " de Tchekhov, vous savez la fameuse scène où
elle parle de sa  " vocation théâtrale "Š Au lieu de la déclarer debout,
affairée à elle même (comme il est d'usage) en y mettant le "feu sacré" de
son rêve de jeune, elle s'est assise lentement à côté de son partenaire,
sans le toucher et sans le voir,  elle a seulement  lentement déplacé vers
elle la bougie qui était  sur l a table, la faisant imperceptiblement
bougerŠ Dans cette scène, deux amours prennent conscience de ce qui les
sépareŠ.
Elle a dit son texte d'une voix neutre , presque neutre, un murmure où le
silence prenait toute la place des mots.  Non un élan de feu mais une
retenue de braise. Et la quasi absence d'émotion exprimée a donner un
relief extraordinaire au texte et à cette rencontre, à l'opposé complet du
cliché " ad vomitam " des actrices qui croient bon et juste de s'y
épancherŠ lequel pousse à ce que les grandes déclaration doivent être
"senties" et les " bras non croisés ".  Elle ne parlait plus d'elle même et
de sa vocation, mais elle exprimait son amour à un jeune homme dont elle se
séparait, en ne l'écrasant pas de sa propre découverteŠ. Ce qui est bien
plus beau.

Il y avait dans cette distance exprimée toute la maîtrise de  l'artifice et
l'émotion n'était pas " vécue " par l'actrice mais par le spectateur ...

Nous parlons donc de deux théâtres différents. Pardonnez moi mais il a
autre chose au théâtre que le naturalisme au premier degré. C'est tout le
travail de la mise en scène que de donner à la présence humaine des signes
( et non au seul ressenti des interprètes) la force de bouleverser.
Quand Hamlet s'approche d'Ophélie, il l'ironise et l'humilie ... pour lui
dire qu'il l'aime dans l'impuissance qui est la sienne de pouvoir aimerŠ
Hamlet peut en cet instant  "avoir les bras croisé " et la regarder avec
une invisible passionŠ C'est la retenue qui est éloquente,  de tout le
sentiment masqué, comme une promesse déjà défunteŠ et qui consume
Ophélie...

C'est, encore une fois ce que nous avons appris des figures des théâtres
d'Orient et c'est aussi tout le travail des plus grands metteurs en scène
occidentaux de notre siècle, que de voiler des vérités devenues
inaudiblesŠ.

Au demeurant, votre commentaire  sur Descartes lui-même est limpide et très
éclairant.

Personnellement, ce qui m'intéresse dans un texte, ce n'est pas une
opération d'anthropomorphisme (pour cela le lire serait suffisant) mais de
le travestir, de le détourner pour qu'il sonne plus juste et plus vrai.
Pour lui rendre hommage, il convient, je crois, de lui donner son relief
par un cadeau différent que le jeu de " mimétique " qui croirait lui être
fidèleŠ Un texte se met a vivre, non de ce qui l'illustre mais de ce qui le
dénude. L'amour advient, sous la vérité cachée de la phrase et qu'on
découvre mieux du risque autorisé de la trahison que de la confirmation
logique du "déjà" entendu...

Bien à vous
Serge Ouaknine