référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1999-05/msg00060.html
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Re: "Larvatus prodeo" // BIS/serge Ouaknine Anne-Caroline d'ARNAUDY



Je vous réponds publiquement, Serge Ouaknine, en vous remerciant de vos
éclaircissements. 
Ainsi, vous aimez à décliner les textes et leurs auteurs, pour y retrouver
les infinis degrés de la pensée humaine. ! Pourquoi pas ? Je me trouve
souvent devant des élèves qui ont cette démarche et qui nous apportent un
"renouveau" pas vraiment nouveau, mais intéressant, et que j'accepte.
D'ailleurs, dans notre métier de conseiller d'acteurs, avons-nous le droit
de refuser ce qu'on nous propose au nom de je ne sais quelle vérité ? 
Puisque vous aimez jouer avec les idées et les interprétations (théâtrales
ou autres), en voici une, que je propose également aux queaters : Imaginons
que Descartes ait voulu non pas écrire "Prodeo" mais "Pro Deo". ..

Anne-Caroline d'ARNAUDY
arnaudy@wanadoo.fr



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> De : Serge Ouaknine <r34424@er.uqam.ca>
> A : Liste de discussion en francais sur le theatre <queatre@uqam.ca>
> Objet : Re: "Larvatus prodeo" // BIS
> Date : vendredi 21 mai 1999 23:29
> 
> Il serait, par exemple, hors de question de dire, au théâtre, une
> déclaration d'amour, en ayant les bras croisés...
> .../
> Il ne faut pas, je pense, contrairement à Serges Ouaknine (dont le
discours
> est très intéressant), dissocier le geste du verbe...
> 
> Anne-Caroline d'ARNAUDY
> 
> 
> Bonjour Caroline,
> 
> Permettez -moi une réponse publique et non privée, car ici ces notions de
> masque, de sentiment, de texte et de vérité méritent un éclaircissement
> suplémentaire.
> 
> Je crois tout au contraire que c'est là une excellente idée  quivous a
> échappée  que de jouer  "une
> déclaration d'amour, en ayant les bras croisés... ".
> C'est parfait pour un vaudeville, un Tardieu ou encore un texte d'Obaldia
> ou  pour toute foncièrement  ironique, pour un pastiche, pour souligner
> justement le mensonge du paraître a la dite vérité du dire. Dans les
années
> 20 Meyerhold a utilisé ce type d'artifice et Witkiewicz n'a cessé de
> réclamer un théâtre de la " forme pure " qui interpelle, au fond, une
> démesure,  des métaphores incongrues pour faire sortir le langage de son
> paraître et déconstruire les clichés et idées reçues.
> 
> Tout dépend donc du contexte te de l'intention. Mais dites moi comment
> fait-on une déclaration d'amour?
> À genoux, debout les bras suppliants, assis la tête renversée en arrière,
> ou encore allongé sur le planché caressant une mèche de cheveux réelle ou
> encore imaginaire...
> Nous parlons nous de théâtre, mais allons au de cinéma : Buster Keaton
> aurait simplement baissé les yeux en tenant son chapeau sur les genoux.
> Charles Chaplin, aurait fait rouler une marguerite dans ses doigts, assis
> sur un banc et tenant sa canne de l'autre main et battant des paupièresŠ
> Gérard Philippe  aurait eu la chemise ouverte, les épaules modestement
> dégagées  et son beau visage tendu vers la jeune femme. Humphrey Bogart
> aurait joué d'une totale indifférence corporelle mais avec une voix de
> braise seulement juste fatigué...et furtive.
> 
> Il me semble que ce que cette idée, qui est la vôtre d'avoir à vivre
corps
> et âme le sentiment caché du texte est connotée historiquement et
> culturellement.  L'amour passe par toutes sortes de médiations formelles
> dont chaque époque ne se rend pas nécessairement compte. Regardez Jane
> Birkin, dans les années soixante elle incarnait un frisson quelque peu
> érotique, un zestt coquin franco-anglais,  mais en regardant le même film
> trente ans plus tard on sens une détresse dans ses yeux dont nous étions
> aveugle à ce moment là, tant on a cru  confondre  l'amour à sa mini
jupe...
> 
> Oui, il m'arrive presque tous les jours de diriger des déclaration
d'amour
> , mais je n'y mets aucun interdit formel ou émotionnel au départ.
> 
> J'ai été ému aux larmes un jour, en classe de jeu,  en voyant une de mes
> étudiante jouer " La mouette " de Tchekhov, vous savez la fameuse scène
où
> elle parle de sa  " vocation théâtrale "Š Au lieu de la déclarer debout,
> affairée à elle même (comme il est d'usage) en y mettant le "feu sacré"
de
> son rêve de jeune, elle s'est assise lentement à côté de son partenaire,
> sans le toucher et sans le voir,  elle a seulement  lentement déplacé
vers
> elle la bougie qui était  sur l a table, la faisant imperceptiblement
> bougerŠ Dans cette scène, deux amours prennent conscience de ce qui les
> sépareŠ.
> Elle a dit son texte d'une voix neutre , presque neutre, un murmure où le
> silence prenait toute la place des mots.  Non un élan de feu mais une
> retenue de braise. Et la quasi absence d'émotion exprimée a donner un
> relief extraordinaire au texte et à cette rencontre, à l'opposé complet
du
> cliché " ad vomitam " des actrices qui croient bon et juste de s'y
> épancherŠ lequel pousse à ce que les grandes déclaration doivent être
> "senties" et les " bras non croisés ".  Elle ne parlait plus d'elle même
et
> de sa vocation, mais elle exprimait son amour à un jeune homme dont elle
se
> séparait, en ne l'écrasant pas de sa propre découverteŠ. Ce qui est bien
> plus beau.
> 
> Il y avait dans cette distance exprimée toute la maîtrise de  l'artifice
et
> l'émotion n'était pas " vécue " par l'actrice mais par le spectateur ...
> 
> Nous parlons donc de deux théâtres différents. Pardonnez moi mais il a
> autre chose au théâtre que le naturalisme au premier degré. C'est tout le
> travail de la mise en scène que de donner à la présence humaine des
signes
> ( et non au seul ressenti des interprètes) la force de bouleverser.
> Quand Hamlet s'approche d'Ophélie, il l'ironise et l'humilie ... pour lui
> dire qu'il l'aime dans l'impuissance qui est la sienne de pouvoir aimerŠ
> Hamlet peut en cet instant  "avoir les bras croisé " et la regarder avec
> une invisible passionŠ C'est la retenue qui est éloquente,  de tout le
> sentiment masqué, comme une promesse déjà défunteŠ et qui consume
> Ophélie...
> 
> C'est, encore une fois ce que nous avons appris des figures des théâtres
> d'Orient et c'est aussi tout le travail des plus grands metteurs en scène
> occidentaux de notre siècle, que de voiler des vérités devenues
> inaudiblesŠ.
> 
> Au demeurant, votre commentaire  sur Descartes lui-même est limpide et
très
> éclairant.
> 
> Personnellement, ce qui m'intéresse dans un texte, ce n'est pas une
> opération d'anthropomorphisme (pour cela le lire serait suffisant) mais
de
> le travestir, de le détourner pour qu'il sonne plus juste et plus vrai.
> Pour lui rendre hommage, il convient, je crois, de lui donner son relief
> par un cadeau différent que le jeu de " mimétique " qui croirait lui être
> fidèleŠ Un texte se met a vivre, non de ce qui l'illustre mais de ce qui
le
> dénude. L'amour advient, sous la vérité cachée de la phrase et qu'on
> découvre mieux du risque autorisé de la trahison que de la confirmation
> logique du "déjà" entendu...
> 
> Bien à vous
> Serge Ouaknine
>