référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1999-09/msg00040.html
     Chronologie       
     Conversation       

Re: Shylock Egervari, Tibor



Je voudrais répondre aussi brièvement que possible au courrier de J.J. Delfour
sur le cas de Shylock et le "Marchand de Venise" sans trop déborder  sur le
débat concernant le rôle général du texte au  théâtre. Quelle que soit la
valeur intrinsèque de la démonstration de S. Ouaknine, appuyée par J. Reinert,
Shylock ne laisse pas d'être le «vilain» de la pièce. À cet égard on peut voir
le récent film de Pierre Lasry produit par l'ONF et consulter l'excellent
ouvrage de John Gross : "Shylock, a Legend and its Legacy", où l'on apprend,
entre autres choses, qu'en Allemagne nazie il y eut pas moins de 50 différentes
productions du "Marchand". Les propagandistes de Goebbels ne s'y sont pas
trompés. Que les autres personnages ne soient guère bien plus glorieux ne
change rien à la situation, sinon que le jeu de l'inversion, même s'il
fonctionnait, serait bien inutile.
Le fameux passage de l'acte III sc1 : Un juif n'a-t-il pas d'yeux...serait bien
joli si ce n'était pas Shylock lui-même qui se chargeait de sa propre défense.
Il ne va tout de même pas dire qu'il est un salaud! De plus, Shylock commence
ce  passage en disant que la chair d'Antonio lui servira d'appas pour attraper
des poissons!
Alors est-ce une pièce antisémite? Je n'en sais rien. Par contre je sais deux
choses : 1) C'est une excellente pièce dont le propos est obscurci par le débat
autour de Shylock. 2) Si, en montant la pièce on veut justifier Shylock, on
rate et l'objectif de la mise en scène et le  propos de la pièce. Enfin, je
dirais que toute censure est odieuse! Que faire alors?
Cela fait plus de 20 ans que je me suis cogné au "Marchand" une première fois.
Ce fut douloureux. Il en a résulté un spectacle dont  j'ai "opposé" une version
remaniée au spectacle du TNM en 1993. Cela s'appelle "le Marchand de Venise de
Shakespeare à Auschwitz". Je l'ai réécrit une dernière fois il y a un an et je
pense le remonter dans un avenir prévisible. Pour en comprendre le sens en
voici la préface.
 "Ce spectacle est l'oeuvre de mon imagination. Il n'y a pas eu d'expérience
théâtrale à Auschwitz comme il y a eu formation d'orchestre à Theresienstadt ou
ailleurs.
 Dans tout autre cas ce simple mise au point suffirait, mais Auschwitz est
différent.
 Le seul nom d'Auschwitz remplit d'horreur toute personne raisonnable, a
fortiori, si l'on est, comme moi, né juif en Hongrie juste avant la guerre. Ce
nom est le symbole du mal absolu et jamais nous ne le prononcions sans baisser
la voix. Prendre ce cadre pour faire oeuvre théâtrale peut donc paraître
sacrilège.
 Je suis juif et je suis homme de théâtre. Shakespeare est la substantifique
moelle de tout le théâtre que j'aime, y compris le Marchand de Venise. C'est
une grande pièce dont le titre, contrairement à ce que l'on imagine souvent, ne
réfère pas à Shylock, le juif, mais à Antonio, le marchand. Cependant, au fil
des siècles, le premier est devenu le personnage central tant par l'épaisseur
de son caractère que par l'antisémitisme qu'il véhicule. Les autres thèmes
majeurs de la pièce: le rôle des femmes dans la société, ou encore, le sens de
l'argent dans une civilisation en pleine mutation, ont été évacués en faveur
d'innombrables tentatives de «justification» de Shylock.
 Or, l'homme de théâtre que je suis voulait absolument voir la pièce
fonctionner avec un Shylock, tel un Richard III, joué en «méchant». Pour ce
faire il m'a fallu passer par la vision d'un véritable antisémite. Cependant,
une fois ce personnage fictif et son cadre trouvés, la logique de la
construction dramatique, d'une part, et le juif en moi, d'autre part, ont pris
le dessus. Dès lors, l'oeuvre de Shakespeare est passé au second plan devant la
Shoah dont, pour la première fois de ma vie, je me sentais capable de parler à
haute voix.
 Durant mon travail, il ne s'est pas passé de jour sans que je me demande si ma
voix n'était pas sacrilège.  Je ne puis le savoir à coup sûr, mais en mon for
intérieur je ne le crois pas. Que celles et ceux qui ne sont jamais revenus de
leur voyage en enfer me pardonnent de ne pouvoir parler d'eux que par le seul
langage que je connaisse: celui du théâtre."

Tibor Egervari
Département de théâtre
Université d'Ottawa