référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1999-11/msg00043.html
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La critique est une lecture du monde Serge Ouaknine



Pour poursuivre dans l'élan de Michel Vaïs qui dénonce la menace qui pèse
sur la critique, je me suis demandé pourquoi en est-il ansi, et je vous
livre ma réflexion.

LA CRITIQUE EST UNE LECTURE DU MONDE
Serge Ouaknine
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La critique est une lecture du monde, elle n'est pas un jugement. Et
pourtant c'est par sa face négative qu'elle triomphe et impose son pouvoir.
Qu'en est-il, en fait ?  Enseigner la critique ou encore l'exercer, ce
qu'il m'est arrivé de nombreuses fois, relève pour moi d'un impératif
éthique et pédagogique - le travail du  jugement est un aller-retour.

Lire une ¦uvre consiste à voler une part du silence de l'univers et de
replacer celui-ci à une échelle humaine. Ou, inversement, c'est demander à
l'¦uvre de nous escorter dans le chemin des traces qui l'a menée en son
état, jusqu'à nous. J'ai toujours considéré que ce sont les ¦uvres qui nous
regardent et non l'inverse et donc ce regard posé sur moi par un spectacle,
un livre ou une peinture me dévisage et me demande de me situer face à
elle. Ainsi l'¦uvre est une question avant d'être une réponse.

Le rôle d'un critique consiste à interroger ce qui le dévisage, à suspendre
son jugement pour entendre ce qui le regarde. Ce n'est qu'ensuite que se
fait le travail de traduction. Le " j'aime " ou " je n'ai pas aimé " est
important car il ordonne de donner un sens en retour à ce qui demande notre
lecture, non celle d'une subjectivité arbitraire, mais un retour sur
l'étoffe vivante qui nous interpelle. Étoffe, car l'art est texture avant
de signifier du récit (et pas forcément de l'anecdote) mais selon un
dispositif et une trame qui donne un habitat à la matière. Le critique fait
le lien entre la fibre et le vêtement. Il est entend l'esprit, la source,
le déploiement et le devenir de la demeure.

Les ¦uvres sont comme ces visages qui nous croisent et que nous embrassons
immédiatement ou auxquels nous résisterons longtemps. Le travail de l'art
est de nous rendre créateur plus que témoin. Pour moi, j'aurai au sortir
d'un spectacle le désir de créer à mon tour parce que toute la durée
qu'elle me réclame m'aura instruit de mon imaginaire. Je sais qu'une ¦uvre
est authentique et féconde si elle a soutenu en moi un réseau
d'associations neuves, si ma mémoire me travaille en retour, si ma vie est
revisitée au-delà d'un énoncé d'effets.  C'est que l'art me lit, me regarde
et j'accepte sa pensée sensible posée sur moi pour m'inscrire autrement
d'un sens que je ne connaissais pas.  Les critiques ont l'art qu'il
méritent.

En retour - je dois écrire,  ou dire,  pour faire entendre et voir au même
niveau d'ébranlement - si l'¦uvre a été une " ¦uvre " et non pas un "
produit dérivé ", dans le circuit commercial ou totalement marginale,
classique dans ses formes et vertus ou défaillantes de signes anciens, le
critique entend si elle est propulsive d'un ciel ou de son simulacre. Le
critique est créateur ou il n'est rien. Il n'est ni un publiciste, ni un
diffuseur, il le devient au second degré seulement, s'il assume que son
écho doit avoir entendu et re-connu la source dont il sert de relais.

 Une ¦uvre porte une charge énergétique qui " dit " de l'être en jeu, en
l'univers en lecture, même en silence et même par des signes discrets,  du
" je ne sais pas " à l'ouvrage qui fait sens et non sens, au-delà de
l'effet.  Qu'il s'agisse de décoder des textes, une distribution, le
concept scénique et tous les niveaux qui trament un discours scénique, pour
dénouer le pourquoi d'un coup de foudre ou d'un ennu, c'est à partir d'une
"sensation", restituée et éclairée des signes du discours que devrait se
développer une critique professionnelle. La presse quotidienne permet cela
de plus en plus difficilement - manque d'espace - et de plus en plus au pro
rata du montant de la publicité investie...
Certes il est plus ardu de déployer le métier de lecteur d'¦uvre dans un
quotidien que dans une revue spécialisée.  Le journalisme sait aujourd'hui
qu'il diffuse de l'éphémère, quand hier il avait la conscience d'écrire
l'histoire. Si le critique disparaît c'est que l'histoire ne soufre plus de
critiques, seulement de publicitaires. Pouvoir et capital sauvage ne se
soucient pas de sens mais de diffusion.

Etre critique aura consisté à dire j'aime ou je n"'aime pas, au nom d'une
conscience "historique", car tout travail de critique s'inscrit dans les
alluvions d'un monde déjà chargé de références. Faire alors une critique
consiste à mettre à jour la substance physique de sa prophétie, de donner
du "parlant" au présent qui nous arrive opaque. Une alchimie sur de
l'invisible. Si la fonction de critique - au sens de conscience traductrice
- devient désuète c'est que savocation médiatrice est évacuée de la chaîne
de la distribution des produits. Simplement le désir de profit rend son
être de trop. La loi du marché veut des sigles et non des discours.
Supprimer la critique c'est ne vouloir sauver que le négoce. La critique
est alors subvertie, achetée ou évacuée, car stérile au contrôle des
bénéfices.

Tout comme un grand marchand de tableaux ne peut marteler ses choix
commerciaux que parce que c'est sa vie qui se joue aussi dans ses options
esthétiques, la critique doit apprendre les stratégies du risque et les
risques du courage, même il s'agit d'émettre une opinion. Le métier de
lecteur éclairé devrait réfléchir et non refléter, s'il entend contourner
le négoce de l'opinion. S'il en devait être autrement c'est que le
totalitarisme aura fait son chemin, à l'insu de toutes les consciences.
Mais ceci n'a qu'un temps. Toute l'histoire le démontre. Il faut savoir
résister ou entre dans l'ombre.
S.O.

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Serge Ouaknine
Montreal  (Quebec) Canada
Email : r34424@er.uqam.ca
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