référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1999-11/msg00047.html
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Re : La critique est une lecture du monde SOPHIE ROSTAIN



Petite incursion  dans  le débat sur la critique, après lecture du texte de
Serge O.

À Paris ou Montréal, visiblement, la même question et ici, à Paris, c'est
autour de la critique cinématographique que le débat fait rage ces jours-ci.
Je résume : un cinéaste, Patrice Leconte, a adressé à ses amis cinéastes une
lettre dans laquelle il fustige les critiques de trois journaux, Télérama,
Le Monde et Libération, "fossoyeurs" à ses yeux du cinéma français.
Interview dans "Libération" dans les jours qui ont suivi l'envoi de sa
lettre, où il explique qu'il attend de la critique des encouragements,
prenant l'image du petit enfant qui barbouille : "si on lui dit tout de
suite, c'est de la merdre, aucune chance qu'il devienne Matisse..." (sic).
Niveau zéro on le voit du discours... Reste qu'il y a un réel problème avec
la critique et les critiques, au théâtre, ici ou ailleurs.
Preuve, le texte de Serge, "la critique est une lecture du monde".
Entièrement d'accord  quand Serge dit :
==> "La presse quotidienne permet cela
>de plus en plus difficilement - manque d'espace - et de plus en plus au pro
>rata du montant de la publicité investie...", 
mais pas du tout avec l'idée qu'un critique est créateur. Une telle idée,
pardon Serge, me semble réductrice et même démago. Critique = lecture du
monde, d'accord, mais pas CRÉATION du monde. Devrais-je rappeler la phrase
assassine de Truffaut : aucun enfant au monde n'a jamais rêvé d'être
critique. Et si lui-même passa par la critique, ce fut avant tout pour faire
avancer plus vite une certaine idée du cinéma. Je trouve très dangereux ce
mélange, cette idée selon laquelle "nous sommes tous des créateurs". Non!
C'est bazarder des catégories nécessaires (voir le très belle essai de
George Steiner qui commence par une analyse du "lecteur".) qui fonde notre
civilisation, qui ont permis la transmission des savoirs.
Non!, un critique est critique avant tout, c'est-à-dire capable (idéalement
s'entend ---)) de mettre en perspective ce qu'il a vu d'une ¦uvre, de la
resituer dans des contextes artistique, économique, historique, politique.
Et premièrement, bien sûr, de dire "j'aime / j'aime pas et voici
pourquoi..." Quand Paul Léautaud alias Maurice Boissard écrivait ses
critiques, il émettait un avis personnel (et lequel), il n'était pas
"créateur". Pas étonnant qu'il ait tenu au pseudonyme de Maurice Boissard.
Évidememnt, le critique est touché, ému, séduit, agacé, irrité, gêné. Mais
en quoi ces sensations s'apparient-elles au processus créateur au travail
dans l'¦uvre d'art ?
Tout se passe comme si l'on avait perdu la capacité de dire simplement
"voilà, cette pièce, je l'aime..." ou "j'ai détesté", ce qui est légitime,
parfaitement légitime et signe le respect d'une place exquise, d'un
privilège fabuleux : celui d'être spectateur, de l'amateur... (d'amare en
latin je crois.) 
Seulement voilà, depuis qqs trop longues années, nous avons porté au devant
de la scène théorique des critiques terroristes. Nous leur avons laissé
prendre cette place. L'assassinat sans phrase en guise de travail critique
fait rire certains lecteurs, persuadés d'entrer alors en complicité avec
l'auteur de l'article. 
On est loin de l'autre vocation du critique qui est à mon sens de contribuer
à penser une esthétique. L'artiste attend cela, un éclairage de son ¦uvre,
cette lumière sur ce qu'il a trouvé (sans le chercher), dans le respect de
ce qu'il est, de la place qu'il occupe. La critique alors, non contre
l'artiste, mais l'accompagnant.
L'ennui est que Baudelaire a quitté notre vallée de larmes ça fait un petit
moment déjà, et que depuis trop longues années nous sommes envahis de
discours prétextes, l'¦uvre servant de prétexte comme l'a bien montré George
Steiner dans "Les arts du sens". La critique s'arrogeant le droit de penser
à la place de l'artiste. (vieille rancoeur d'artiste loupé ?). Prétention
qui pourrait faire rire si elle ne puait pas le terrorisme intellectuel. Les
moulinettes du prêt-à-penser des seventies (lecture marxiste de la société,
psychanalytique tendance Lacan, tendance anti-Lacan etc..., lecture
post-marxiste, lecture trotskiste etc...) ont peut-être trop fonctionné.
Mais ce n'est pas en mélangeant les genres que l'on aidera ce qu'il reste de
critique à se rétablir de sa gueule de bois idéologique.

Par ailleurs, un peu naïf de s'étonner de l'état actuel des critiques : une
société incapable de penser son histoire en mouvement, de penser l'économie
(celles des images en particulier), demandant aux artistes de réduire les
fractures sociales (en France ça marche à fond et qui veut une subvention a
intérêt à saupoudrer son projet de discours pseudo-social) n'a que la
critique qu'elle a. Ce n'est pas triste, c'est comme ça et devrait nous
encourager non à entrer en guerre contre les critiques (ce serait d'ailleurs
se tromper de cible) mais à les encourager à reprendre le stylo/le clavier.
[Les vrais coupables sont ailleurs, évidemment, du côté des maitres des
images.]

voilà, minuscule coup de gueule du dimanche soir
sophie rostain