référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1999-11/msg00048.html
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Re: La critique est une lecture du monde Robert Boisclair



Bonjour,

Il semble que le métier (oui! j'ai bien dit métier) de critique
professionnel (certains rêvent d'en faire une carrière mais si peu je
l'avoue!) semble être un sujet sensible (à nouveau, suis-je tenté de dire)
sur cette liste.

Bonne réflexion à tous!

Robert Boisclair

"La vie est trop courte pour ne pas dire les vraies affaires"
----- Original Message -----
From: SOPHIE ROSTAIN <sophie.rostain@wanadoo.fr>
To: Liste de discussion en francais sur le theatre <queatre@uqam.ca>
Sent: Sunday, November 14, 1999 7:03 PM
Subject: Re : La critique est une lecture du monde


> Petite incursion  dans  le débat sur la critique, après lecture du texte
de
> Serge O.
>
> À Paris ou Montréal, visiblement, la même question et ici, à Paris, c'est
> autour de la critique cinématographique que le débat fait rage ces
jours-ci.
> Je résume : un cinéaste, Patrice Leconte, a adressé à ses amis cinéastes
une
> lettre dans laquelle il fustige les critiques de trois journaux, Télérama,
> Le Monde et Libération, "fossoyeurs" à ses yeux du cinéma français.
> Interview dans "Libération" dans les jours qui ont suivi l'envoi de sa
> lettre, où il explique qu'il attend de la critique des encouragements,
> prenant l'image du petit enfant qui barbouille : "si on lui dit tout de
> suite, c'est de la merdre, aucune chance qu'il devienne Matisse..." (sic).
> Niveau zéro on le voit du discours... Reste qu'il y a un réel problème
avec
> la critique et les critiques, au théâtre, ici ou ailleurs.
> Preuve, le texte de Serge, "la critique est une lecture du monde".
> Entièrement d'accord  quand Serge dit :
> ==> "La presse quotidienne permet cela
> >de plus en plus difficilement - manque d'espace - et de plus en plus au
pro
> >rata du montant de la publicité investie...",
> mais pas du tout avec l'idée qu'un critique est créateur. Une telle idée,
> pardon Serge, me semble réductrice et même démago. Critique = lecture du
> monde, d'accord, mais pas CRÉATION du monde. Devrais-je rappeler la phrase
> assassine de Truffaut : aucun enfant au monde n'a jamais rêvé d'être
> critique. Et si lui-même passa par la critique, ce fut avant tout pour
faire
> avancer plus vite une certaine idée du cinéma. Je trouve très dangereux ce
> mélange, cette idée selon laquelle "nous sommes tous des créateurs". Non!
> C'est bazarder des catégories nécessaires (voir le très belle essai de
> George Steiner qui commence par une analyse du "lecteur".) qui fonde notre
> civilisation, qui ont permis la transmission des savoirs.
> Non!, un critique est critique avant tout, c'est-à-dire capable
(idéalement
> s'entend ---)) de mettre en perspective ce qu'il a vu d'une ¦uvre, de la
> resituer dans des contextes artistique, économique, historique, politique.
> Et premièrement, bien sûr, de dire "j'aime / j'aime pas et voici
> pourquoi..." Quand Paul Léautaud alias Maurice Boissard écrivait ses
> critiques, il émettait un avis personnel (et lequel), il n'était pas
> "créateur". Pas étonnant qu'il ait tenu au pseudonyme de Maurice Boissard.
> Évidememnt, le critique est touché, ému, séduit, agacé, irrité, gêné. Mais
> en quoi ces sensations s'apparient-elles au processus créateur au travail
> dans l'¦uvre d'art ?
> Tout se passe comme si l'on avait perdu la capacité de dire simplement
> "voilà, cette pièce, je l'aime..." ou "j'ai détesté", ce qui est légitime,
> parfaitement légitime et signe le respect d'une place exquise, d'un
> privilège fabuleux : celui d'être spectateur, de l'amateur... (d'amare en
> latin je crois.)
> Seulement voilà, depuis qqs trop longues années, nous avons porté au
devant
> de la scène théorique des critiques terroristes. Nous leur avons laissé
> prendre cette place. L'assassinat sans phrase en guise de travail critique
> fait rire certains lecteurs, persuadés d'entrer alors en complicité avec
> l'auteur de l'article.
> On est loin de l'autre vocation du critique qui est à mon sens de
contribuer
> à penser une esthétique. L'artiste attend cela, un éclairage de son ¦uvre,
> cette lumière sur ce qu'il a trouvé (sans le chercher), dans le respect de
> ce qu'il est, de la place qu'il occupe. La critique alors, non contre
> l'artiste, mais l'accompagnant.
> L'ennui est que Baudelaire a quitté notre vallée de larmes ça fait un
petit
> moment déjà, et que depuis trop longues années nous sommes envahis de
> discours prétextes, l'¦uvre servant de prétexte comme l'a bien montré
George
> Steiner dans "Les arts du sens". La critique s'arrogeant le droit de
penser
> à la place de l'artiste. (vieille rancoeur d'artiste loupé ?). Prétention
> qui pourrait faire rire si elle ne puait pas le terrorisme intellectuel.
Les
> moulinettes du prêt-à-penser des seventies (lecture marxiste de la
société,
> psychanalytique tendance Lacan, tendance anti-Lacan etc..., lecture
> post-marxiste, lecture trotskiste etc...) ont peut-être trop fonctionné.
> Mais ce n'est pas en mélangeant les genres que l'on aidera ce qu'il reste
de
> critique à se rétablir de sa gueule de bois idéologique.
>
> Par ailleurs, un peu naïf de s'étonner de l'état actuel des critiques :
une
> société incapable de penser son histoire en mouvement, de penser
l'économie
> (celles des images en particulier), demandant aux artistes de réduire les
> fractures sociales (en France ça marche à fond et qui veut une subvention
a
> intérêt à saupoudrer son projet de discours pseudo-social) n'a que la
> critique qu'elle a. Ce n'est pas triste, c'est comme ça et devrait nous
> encourager non à entrer en guerre contre les critiques (ce serait
d'ailleurs
> se tromper de cible) mais à les encourager à reprendre le stylo/le
clavier.
> [Les vrais coupables sont ailleurs, évidemment, du côté des maitres des
> images.]
>
> voilà, minuscule coup de gueule du dimanche soir
> sophie rostain
>