référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/1999-11/msg00054.html
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Mise au point/critique Michel Vaïs



Chers collègues,

Que de passions suscite encore et toujours la critique !

D'abord, je tiens à dire à Serge Ouaknine que ce n'est pas vraiment moi qui
<dénonce la menace qui pèse sur la critique>, c'est l'Association québécoise
des critiques de théâtre. J'ai bien sûr pris part à la réunion qui a
accouché de la pétition qui a circulé ensuite, et c'est moi qui ai suggéré à
notre président de l'envoyer sur Queatre, ce qu'il m'a demandé de faire à sa
place, étant je suppose débordé. Cela dit, je ne regrette nullement de
m'être associé à cette entreprise et je suis prêt à la défendre. Je constate
(pour répondre à Christiane Gerson) que les débats sur la critique sont
chose récurrente depuis une trentaine d'années que je m'adonne à cette
activité. Cela n'est pas exclusif au Québec et n'est pas près de s'arrêter.
En tant que secrétaire général de l'Association internationale des critiques
de théâtre, j'ai pu prendre part, depuis huit ans, à de tels débats à
Montevideo, Varsovie, Helsinki, Taormina, Gdansk, Paris, Lisbonne, Séoul, et
tout dernièrement, à Ottawa, où nos confrères de la Canadian Theatre Critics
Association ont organisé un colloque sur l'Éthique de la critique le 16
octobre.

Il reste que je vous écris ce qui suit à titre personnel.

De même qu'un chameau est, dit-on, un cheval dessiné par un groupe, la
pétition de l'AQCT ressemble un peu à l'idée que chacun d'entre nous se fait
de la situation de la critique au Québec actuellement. Mais, je vous
l'accorde, chaque mot pourrait donner lieu à un long débat. Il reste que
dans plusieurs médias, francophones comme anglophones, écrits comme
électroniques, on a tendance, soit à se passer totalement de la critique (de
théâtre, particulièrement), soit à la confier exclusivement à des
spectateurs pris au hasard, soit à engager comme critiques uniquement des
pigistes à statut précaire (en éliminant tout poste de critique à plein
temps). Ainsi, on remplace systématiquement la critique par des entrevues
de promotion, par des impressions rapides et superficielles, ou alors on
engage des critiques sans leur donner les moyens de faire correctement
leur travail. Cela dit, je n'ai rien contre le fait d'interroger des
spectateurs, ou des artistes, sur ce qu'ils voient ou font.

Je pense qu'il y a danger quand ce genre de commentaires improvisés remplace
totalement la critique sérieuse. Je crois que le milieu du théâtre a tout à
gagner à entendre un concert de voix critiques fortes, voire divergentes. Et
le public saura graduellement auxquelles de ces voix accorder sa confiance.

Loin de moi l'idée de défendre à tout prix n'importe quel critique en
particulier. Il y a des imbéciles partout, et aussi des gens insuffisamment
préparés à exercer leur métier, parmi les critiques comme parmi les artistes
du théâtre. Mais je ne pense pas qu'à la longue, le théâtre soit mieux servi
si la parole était donnée uniquement à ceux qui s'émerveillent de tout, aux
critiques d'un jour ou à ceux qui commencent à aller au théâtre le jour où
ils sont nommés critiques. (Après tout, les chroniques sur le vin, dans les
journaux, sont confiées à des spécialistes ; pourquoi la critique de
théâtre, dans bien des cas, ne l'est-elle pas ?)

Claude Champagne, entre autres, s'étonne de ce que les critiques aient
descendu Les Muses orphelines à leur création, pour faire l'éloge de la
pièce à la reprise dix ans plus tard. Claude Champagne a-t-il vu la mise en
scène d'André Brassard à l'ancien Théâtre d'Aujourd'hui, alors que les
personnages se mouvaient dans un caisson de haricots noirs, sous une lumière
glauque ? N'est-il pas possible qu'une deuxième mise en scène et d'autres
acteurs rende mieux justice à un texte que la première ? J'ai revu la même
pièce dans une troisième mise en scène à Ottawa le 15 octobre dernier, au
GCTC. Eh bien, je préfère la première à la troisième. Préfère-t-il, comme
artiste, n'avoir affaire qu'à des gens qui n'ont rien vu d'autre et n'ont
aucune référence que le spectacle qu'ils ont devant eux ?

On le voit, la critique ne se résume pas à un simple jugement, encore que
cette partie de la critique soit fondamentale, recherchée par les lecteurs
ou les auditeurs, et fort utile. La critique est aussi une analyse, une mise
en perspective, un moyen de cultiver le goût du théâtre, de susciter un
intérêt (de faire partager son enthousiasme) pour le théâtre que l'on estime
bon, fort, pertinent.

Encore en réponse à Claude Champagne, je ne prétends pas parler au nom du
public, ni être uniquement objectif. Mes critiques contiennent une part
d'objectivité, dans la description du spectacle, la mise en situation, les
réactions du public (car il fait partie de la représentation et j'estime
utile de signaler ses manifestations, même si elles s'opposent aux miennes),
mais mes critiques sont aussi l'expression de ma subjectivité propre. Elles
font référence à mon expérience, à mes études, à mon passé d'homme, et ceux
qui me sont fidèles savent bien comment me lire ou m'entendre.

Au colloque d'Ottawa, une remarque de mon collègue John Coulbourn m'avait
frappé par sa justesse : un critique avec qui on est toujours en désaccord
est un BON critique. Car il est fidèle à sa pensée, et le lecteur peut
toujours se faire son propre jugement par rapport à ce qu'il lit. Un bon
critique est un critique qui dure (et qui donc a la peau dure !)

Voilà. Le sujet est bien sûr loin d'être épuisé. On y reviendra.
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Michel Vaïs
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