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La mort de Cybulski Serge Ouaknine



La mort de Cybulski

Cybulski fut l'acteur polonais le plus célèbre des années soixante. Il
était le James Dean et le Belmondo de la Pologne. Héros charismatique avec
ses lunettes épaisses, ses cheveux au vent et sa belle gueule de baroudeur
intello. Romantique des causes perdues d'avance, mais sauvant sa dignité,
c'était ce qu'il jouait le mieux. Il figura dans "Le manuscrit trouvé à
Saragosse" (1965) de Wojciech J. Has d'après le romande Potocki, et le plus
magnifiques film du cinéaste d'Andrzej Wajda: "Cendres et diamants" (1958).
Zbigniew Cybulski (1927-67) mourut tragiquement en roulant sous le train
qu'il voulait rattraper. Une nuit vers les quatre heures trente du matin.
Celui qui allait de Wroclaw à Varsovie. Je voudrais raconter sa mort, car
je fus un de ses derniers témoins. Je dois ajouter  que les trains ont
inspiré un grand nombre de film en Pologne et, l'un des derniers où
Cybulski apparut, en jeune révolté en fuite s'apelait " Pociong": "Le
train" de Jerzy Kawalerowicz.

En ce temps là (en 1967), la nuit, il n'y avait "en Pologne" que deux
endroits où l'on pouvait boire et manger au-delà de neuf heures du soir...
La café de la gare, vétuste et digne d'un roman de Kafka et le club privé
des artistes sur la Place de l'Hotel de Ville où se situait le Théâtre
Laboratoire de Grotowski. Aussi était-ce là, après les répétitions, que les
acteurs se retrouvaient, avec ceux des autres théâtres.  On pouvait, en
tout temps, avoir du café, des sandwichs et de la vodka.
Grotowski nous faisait répéter parfois des nuits entières. Après les
improvisations et des "filages" sans fin, le "Club des artistes" était un
havre de joie et de paix dans la noirceur de la nuit, à quelque pas
seulement de notre lieu de travail.

La nuit du 8 janvier 1967, vers les deux ou trois heure trente du matin, je
me rendis au Club pour manger. Il faisait très frais,  la longue salle il
était quasiment vide. A un coin de table, déjà fort alcolisé, le magnifique
Cybulski avec une jeune fille et un autre garçon. J'étais intimidé. Il me
fit signe de venir. Je pris un thé noir et de la "carpe à la juive".
C'était tout ce qu'il restait. Il reprit un 50 cl de vodka.
Je peux dire que la mort a une odeur et une présence. Je l'ai vue quelque
fois sur les êtres qui allaient mourir. Elle était là dans l'aura de son
visage. Mais je ne le sus qu'après, en emportant avec moi une sensation qui
ne voulut pas me quitter.
Pendant notre quart d'heure de conversation. Cybulski ne cessa de refaire
le même geste.  Il buvait puis faisait rouler ses mains très expressives
sur la table.  Il ne cessait de me dire, en polonais: "Tu vois la vie c'est
ça.... Et, de nouveau, il faisait trébucher ses mains sur la table. Il les
faisait rouler et tout son corps suivait lourdement, dans un geste de
désespération. La vie tu vois c'est... ça. Et il faisait mourir,
littéralement ses mains sur la table,  et sa poitrine s'affaissait sur ses
bras, tel un marionnettiste qui s'essoufflait sur le vide.
La serveuse nous fit sentir qu'elle souhaitait fermer... Je me levais et
comme je le dévisageais, il me fit encore, au ralenti, le même geste de
rotation des mains. J'eu le sentiment qu'il rejouait dans l'ivresse, la
somme de sa vie et de ses films. Il prit un taxi.
Au matin, à huit heures, en arrivant au Théâtre Laboratoire,  dans la seule
loge et que nous partagions tous, je dis à mes collègues, : "Hier soir j'ai
vu Cybulski, il faisait des gestes comme s'il allait mourir."
Je reçu en retour un flot d'insultes. Comment peux tu te servir de la mort
d'un être pour te valoriser! N'as-tu pas honte de profiter de sa mort ? Et
on me jeta au visage la Gazette du matin. J'étais stupéfait. Elle disait
que que l'acteur courut sur le quai pour ratrapper le train de 4h 27, il
trébucha sur la marche et roula entre deux compartiments, sous le wagon.

Il mourut exactement comme il l'avait figuré, un moment plus tôt.


Serge Ouaknine©2000

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À (At) 14:15 -0500 14/01/00, Marie-Claude Gamache écrivait (wrote) :
>Hier soir, en regardant mon courriel-liste de discussion, j'ai été fascinée
>par l'histoire de la mort de Tchekhov. Une idée de chronique m'est venue:
>raconter la mort spectaculaire d'artistes célèbres.
>
>J'ai déjà quelques noms en tête mais je sollicite vos connaissances pour
>trouver des histoires fascinantes ou drolatique ( dans la mesure où la mort
>peut être drôle) se rapportant à ce sujet.
>Maire-Claude Gamache
>marie@snooop.com
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Serge Ouaknine
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