référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2000-01/msg00022.html
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     Conversation       

Mort spectaculaire Andre G. Bourassa



Bonjour!
Un petit récit du comédien Charles durang, devenu âgé, qui écrivit par feuilletons hebdomadaire une histoire du théâtre américain, à l'aide des archives familiales et de ses souvenirs. Très jeune, il était venu jouer à Montréal, rue Saint-Paul, hors les murs, dans le Faubourg des Récollets (où se trouve aujourd'hui la cité du multimédia).

"C'est en 1809 que Mills arriva au Canada où nous avons pu le rencontrer dans une compagnie théâtrale de Montréal qui étaitdirigée par Allport, un peintre scénique qui se doublait d'un grand artiste-peintre. Ce théâtre était parfois ouvert, mais souvent fermé pendant des mois [Š]. Les acteurs du Bas-Canada n'étaient pas nombreux. À Montréal, en 1909-1910, il y avait MM. Mills, Johnson, Horton, C. Durang, un Anglais du nom d'Anderson qui servait de souffleur, M. Turnbull qui écrivit The Wood Demon, M. et Mme Young [Š] . Le théâtre, durant cette saison-là, n'ouvrait qu'à l'occasion. Une section de la compagnie de Boston avait l'habitude de s'y rendre durant l'été, pour quelques semaines. Ce n'est que récemment que Montréal est devenue une très belle ville de théâtre. Durant la période la plus chaude de l'été, le théâtre restait fermé et Mills s'y installait avec sa famille, faisant de la salle de maquillage son salon et des loges, ses chambres [Š]. Les pièces étaient jouées dans un grand entrepôt de pierre dont la partie du haut avait été convertie en salle de théâtre. C'était sur une rue déserte, dans une maison isolée."

Mills, un ancien du Chesnut Street Theatre de Philadelphie, fut frappé par la fièvre jaune, dit-on, pendant son séjour à Montréal où il mourut et fut exposé dans son théâtre pendant une tempête épouvantable. Charles Durang qui s'y trouvait a tiré de l'événement un récit "gothique" qui permet de comprendre à partir d'un cas extrême l'état d'esprit des comédiens étrangers devant la mort :

"La nuit d'après sa mort une violente tempête s'est levée. Nous avons veillé au corps toute la nuit. À part les enfants de Thespis, pas âme qui vive dans tout le théâtre sauf un soldat anglais [Š], un jeune homme de mérite qui jouait à l'occasion et possédait un extraordinaire répertoire. Au matin, la tempête avait été si forte que nous ne pouvions ouvrir les portes du théâtre, pas même descendre dans la rue et il sonna midi avant que nous puissions obtenir de l'aide des déneigeurs [Š]. Glover, notre pauvre soldat anglais, avait failli perdre la vie en sautant [d'une fenêtre de l'étage] pour aller prendre son poste à la barraque.
Nous n'avions que bien peu d'amis en ce lieu qui avait toutes les apparences d'une colonie pénale sibérienne. Montréal n'était pas une grande ville alors. Ses maisons de pierre, ses toits de tôle, ses portes et ses volets ferrés lui donnaient l'apparence d'une immense prison, et ses rues étroites obstruées par la neige étaient comme de sombres corridors menant aux portes des différentes cellules. Quelques habitants canadiens, arpentant les rues avec leurs capots gris, leurs bottes de cuir et leurs bonnets rouges, une courte pipe à la bouche, étaient les seules personnes qu'on pouvait rencontrer [Š].
Le corps, quand l'heure fut venue, fut placé dans un cercueil d'acajou sur un traîneau, tiré par un cheval et suivi par une demi-douzaine d'acteurs et douze ou treize messieurs de la ville jusqu'au lieu de l'enterrement [sur le chemin PapineauŠ]. Comme nous passions près du Champ de Mars, champ de parade de la garnison, nous fumes rejoints par le Colonel Proctor et ses officiers. Ils suivirent à pied notre pauvre et mélancolique cortège. Pas un spectateur, à peine un individu solitaire, par ci par là, jetant un regard furtif ou une canadienne nous épiant par la fenêtre au moment de notre passage. C'était triste, cette immobilité soudaine, rien qu'on puisse entendre que le craquement de la neige sous nos bottes pendant que nous marchions lentement. C'était une scène intéressante. Cela tenait du roman. Il montait en nous un soudain besoin de réflexion. Il surgissait une véritable poésie du fond tranquille de notre âme.
Au moment où nous sortîmes des murs délabrés de la vieille ville française fortifiée, avec l'église de Notre-Dame et ses tours enneigées, avec la ligne des toits de maisons qu'on discernait à peine par dessus les murs, Montréal apparut comme une petite ville enfouie sous une terrible avalanche. Le son lointain d'un cor et d'un tambour qui nous venait des barraques, la rangée de militaire qui suivaient le traîneau tiré par un cheval augmentaient le caractère impressionnant de l'événement. Un ministre épiscopalien présida la cérémonie d'enterrement [Š]. Les officiers en paletot bleu, avec leur fourreau à ceinture blanche, leur écharpe rouge et leur sombre bonnet à aigrette formaient un groupe pittoresque et imposant autour du pauvre comédien dont la fosse avait été creusée dans un champ de neige".(Charles Durang, "The Philadelphia Stage, from 1749 to 1821", _The Sunday Dispatch_ of Philadelphia, ch. XL, Feb. 4, 1855, p. 1.).

Amitiés, André G. Bourassa.