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Re: La littérature est inutile ... Henri B



Exiger de l'art et de la littérature qu'ils aient une utilité sociale, fut-elle
révolutionnaire, cela revient à les nier dans ce qu'ils ont de spécifique. (page
746)
Michel Leiris - Journal 1922-1989 - Gallimard, Paris 1992

"L'art doit être à lui-même sa propre fin, cherchant à réaliser la beauté pure,
sans se préoccuper de la morale ou d'utilité." (Théophile Gauthier, préface de
Mademoiselle de Maupin, 1835)

La culture n'a jamais fait de bien à qui que ce soit. Aucune oeuvre d'art n'a
jamais rendu un homme meilleur. (p.79) in Peter Brook «Points de suspension»

Eric St-Jean wrote:

> Bonjour à tous...
>
> Voici un article fort intéressant paru dans le quotidien montréalais LE
> DEVOIR. J'aimerais bien savoir ce que vous en pensez: l'art est-il inutile à
> sa societe ? Est-ce la vie qui imite l'art ou l'art qui imite la vie ?
>
> "La littérature est inutile"
>
> Gilles Marcotte
> LE DEVOIR
>
> Le samedi 6 mai 2000
>
> Il y a une idée à la fois très simple et très dangereuse - les idées simples
> sont presque toujours dangereuses - qui est propagée depuis quelques
> décennies par les discours sur l'art. Elle veut que la littérature, le
> théâtre, la peinture et la sculpture, pour ne citer que ceux-là, aient pour
> mission de nous rendre meilleurs, de transformer le monde, de le purger des
> maux qui l'accablent, enfin de l'entraîner vers un avenir meilleur.
>
> Je lisais par exemple il y a quelque temps, dans le texte officiel de la
> Journée mondiale du théâtre, cette définition en quatre infinitifs du rôle
> du théâtre: «Accuser. Dénoncer. Provoquer. Déranger.» Le théâtre aurait donc
> pour devoir et pour effet de sortir les spectateurs de leur somnolence et de
> leur bonne conscience, comme on le recommandait autrefois aux prédicateurs
> des retraites paroissiales. L'art au service de la morale, en somme. La
> morale n'est plus tout à fait ce qu'elle était à l'époque où on a inventé
> cette formule célèbre, mais peu importe: l'important, c'est que l'art nous
> fasse la leçon. (Mais contre qui, contre quoi s'élève l'accusation dans Les
> Belles-Soeurs de Michel Tremblay? dans Les Mains sales de Jean-Paul Sartre?)
>
> Mon deuxième exemple, je le trouve dans un programme de théâtre. Je ne vais
> pas souvent au théâtre, mais quand j'y vais, je travaille fort, rien ne doit
> m'échapper, je lis tout et j'écoute de toutes mes oreilles. Dans ce
> programme, d'ailleurs beaucoup mieux écrit que le texte précédemment cité,
> par un intellectuel de très bonne classe, je lis que l'auteur «poursuit
> [dans son oeuvre et non pas à ses moments perdus] une réflexion sur le rôle
> de la femme dans la société contemporaine». Voilà qui est louable. Que
> serait un dramaturge s'il n'était pas avant tout penseur, s'il ne
> transportait pas sur la scène ses précieuses réflexions sur les problèmes
> les plus aigus de notre époque? Non seulement le théâtre doit nous
> moraliser, il a également pour fonction de nous instruire, de nous faire
> penser, de nous engager dans un travail de réflexion. Si les spectateurs
> n'ont pas le front soucieux, en sortant de la salle, c'est qu'ils n'ont pas
> compris la pièce qui leur était présentée. Ils devraient se sentir
> coupables.
>
> Mon troisième exemple est tiré d'un domaine très différent du théâtre, bien
> qu'y apparaisse le nom d'un grand décorateur, Michel Goulet. Mais il s'agit
> ici de sa sculpture. «Chaque oeuvre de Michel Goulet, écrit-on, a pour
> fonction de nous amener à réfléchir [encore!] sur notre raison d'être et sur
> les motifs qui nous incitent à façonner incessamment un monde correspondant
> aux multiples images que nous avons de nous.» La phrase est peut-être
> compliquée - les critiques d'art ont parfois la main un peu lourde -, mais
> on réussit tout de même à comprendre que, pour l'auteur de cette prose
> critique, sculpture et pensée ont beaucoup en commun. Qui sommes-nous? d'où
> venons-nous? où allons-nous?, demandait un auteur beaucoup lu au temps de
> mes études classiques. Nous faisions des blagues à ce sujet. Nous avions
> tort. Nous ne pouvions pas prévoir, pauvres innocents, que les questions de
> l'abbé Moreux se retrouveraient un jour dans les chaises de Michel Goulet.
>
> Je ne cite que des exemples locaux, mais on aurait tort de croire que le
> rôle attribué à l'art de nous moraliser, de nous instruire, de nous induire
> en tentation philosophique, est une spécialité québécoise. Non, certes. Des
> échos de ces discours se font entendre partout: c'est une invention moderne.
> Mais voilà, nous les Québécois, nous sommes les plus modernes des modernes,
> nous avons tendance à mettre tous nos oeufs dans le même panier moderne,
> avec les risques que cela comporte. Nous voulons qu'elle serve, cette
> culture si lourdement subventionnée (mais pas encore assez, d'après ce que
> j'entends), si difficile à tenir à flot. Elle doit avoir des retombées (quel
> beau mot!) économiques, intellectuelles, nationales, sociales, spirituelles.
> Elle doit nous en donner pour notre argent.
>
> On aura peut-être soupçonné que mon idée à moi, sur cette question, est un
> peu différente. Je la résumerai en citant la réponse du poète américain
> Wallace Stevens - il avait l'excuse, pour ainsi dire, d'être vice-président
> d'une compagnie d'assurances - à une question portant sur les obligations du
> poète à l'égard de sa société: «He has none.»
>
> Il faut le répéter sur tous les tons, aujourd'hui plus que jamais: la
> littérature, le théâtre, la peinture, la sculpture sont inutiles, ne servent
> à rien. On pourra trouver des grains de sagesse dans les romans de Robertson
> Davies; découvrir les premiers mouvements de la modernisation de la société
> québécoise dans le Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy; réchauffer sa foi
> nationaliste en relisant les poèmes de Gaston Miron; trouver des
> renseignements fort intéressants sur Haïti dans les romans d'Émile Ollivier.
> Mais si on ne lit que ce genre de chose dans un roman ou un recueil de
> poèmes, on ne l'aura pas vraiment lu, parce que leur raison d'être ne réside
> pas dans ces petits profits, ils n'offrent rien qui ressemble à une
> solution, à une conclusion. Le cheminement que nous propose le roman est
> celui qui va de «rien n'est simple» à «tout se complique» (on aura reconnu,
> je l'espère, les titres des magnifiques albums de Sempé). Northrop Frye
> disait que, parmi les retombées de la littérature, la plus importante, après
> l'exploration de la langue, était la tolérance. Encore faut-il l'entendre de
> façon radicale. L'oeuvre authentiquement littéraire est celle qui rend le
> jugement impossible. Si vous sortez du roman de Flaubert en ayant
> l'impression d'avoir compris Emma Bovary et d'être en mesure de porter sur
> elle un jugement, de savoir ce qu'elle aurait dû faire pour ne pas tourner
> mal, c'est que vous n'avez pas lu un roman mais une histoire de cas.
>
> Non, la littérature n'est pas utile. Elle est, plus modestement, nécessaire.
> Elle nous apprend à lire dans le monde ce que, précisément, les discours
> moralisateurs écartent avec toute l'énergie dont ils sont capables: la
> complexité, l'infinie complexité de l'aventure humaine.
>
> ©Le Devoir
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