référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2000-05/msg00017.html
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Re: La littérature est inutile ... philippe.rousseaux



Bonjour,

D'abord merci pour ces réflexions si utiles à propos de la question de
l'utilité de la littérature et de l'art en général.

Comment penser qu'il est possible de répondre à une telle question? Et
pourtant. on le pense! Au regard de cet exemple, je crois sincèrement que la
pensée humaine n'en est qu'à ses premiers balbutiements. Et en disant cela,
je ne m'élève nullement au-dessus d'elle, drapé dans ma supériorité qui,
d'emblée, me placerait au-dessus de ces vils querelles de
philosoftralopithèques, dont je m'honore de faire partie. Les quelques
lignes suivantes vous en convaincront.

L'art est évidemment utile parce qu'il est inutile et qu'il dévoile, en cela
même, que le monde a besoin de gratuité. Nous sommes dans le symbolique. Les
symboles sont-ils utiles?
L'art est évidemment inutile dès qu'il est utile et qu'il renie, du même
coup, son statut d'art.
En fait, l'art est prétexte à la question plus large: l'utile est-il utile
ou inutile. et réciproquement?

Bien australopithèquement,
Philippe ROUSSEAUX



----- Original Message -----
From: Eric St-Jean <est_jean@hotmail.com>
To: Liste de discussion en francais sur le theatre <queatre@uqam.ca>
Sent: Saturday, May 06, 2000 9:38 PM
Subject: La littérature est inutile ...


> Bonjour à tous...
>
> Voici un article fort intéressant paru dans le quotidien montréalais LE
> DEVOIR. J'aimerais bien savoir ce que vous en pensez: l'art est-il inutile
à
> sa societe ? Est-ce la vie qui imite l'art ou l'art qui imite la vie ?
>
>
>
> "La littérature est inutile"
>
>
> Gilles Marcotte
> LE DEVOIR
>
>
> Le samedi 6 mai 2000
>
> Il y a une idée à la fois très simple et très dangereuse - les idées
simples
> sont presque toujours dangereuses - qui est propagée depuis quelques
> décennies par les discours sur l'art. Elle veut que la littérature, le
> théâtre, la peinture et la sculpture, pour ne citer que ceux-là, aient
pour
> mission de nous rendre meilleurs, de transformer le monde, de le purger
des
> maux qui l'accablent, enfin de l'entraîner vers un avenir meilleur.
>
> Je lisais par exemple il y a quelque temps, dans le texte officiel de la
> Journée mondiale du théâtre, cette définition en quatre infinitifs du rôle
> du théâtre: «Accuser. Dénoncer. Provoquer. Déranger.» Le théâtre aurait
donc
> pour devoir et pour effet de sortir les spectateurs de leur somnolence et
de
> leur bonne conscience, comme on le recommandait autrefois aux prédicateurs
> des retraites paroissiales. L'art au service de la morale, en somme. La
> morale n'est plus tout à fait ce qu'elle était à l'époque où on a inventé
> cette formule célèbre, mais peu importe: l'important, c'est que l'art nous
> fasse la leçon. (Mais contre qui, contre quoi s'élève l'accusation dans
Les
> Belles-Soeurs de Michel Tremblay? dans Les Mains sales de Jean-Paul
Sartre?)
>
> Mon deuxième exemple, je le trouve dans un programme de théâtre. Je ne
vais
> pas souvent au théâtre, mais quand j'y vais, je travaille fort, rien ne
doit
> m'échapper, je lis tout et j'écoute de toutes mes oreilles. Dans ce
> programme, d'ailleurs beaucoup mieux écrit que le texte précédemment cité,
> par un intellectuel de très bonne classe, je lis que l'auteur «poursuit
> [dans son oeuvre et non pas à ses moments perdus] une réflexion sur le
rôle
> de la femme dans la société contemporaine». Voilà qui est louable. Que
> serait un dramaturge s'il n'était pas avant tout penseur, s'il ne
> transportait pas sur la scène ses précieuses réflexions sur les problèmes
> les plus aigus de notre époque? Non seulement le théâtre doit nous
> moraliser, il a également pour fonction de nous instruire, de nous faire
> penser, de nous engager dans un travail de réflexion. Si les spectateurs
> n'ont pas le front soucieux, en sortant de la salle, c'est qu'ils n'ont
pas
> compris la pièce qui leur était présentée. Ils devraient se sentir
> coupables.
>
> Mon troisième exemple est tiré d'un domaine très différent du théâtre,
bien
> qu'y apparaisse le nom d'un grand décorateur, Michel Goulet. Mais il
s'agit
> ici de sa sculpture. «Chaque oeuvre de Michel Goulet, écrit-on, a pour
> fonction de nous amener à réfléchir [encore!] sur notre raison d'être et
sur
> les motifs qui nous incitent à façonner incessamment un monde
correspondant
> aux multiples images que nous avons de nous.» La phrase est peut-être
> compliquée - les critiques d'art ont parfois la main un peu lourde -, mais
> on réussit tout de même à comprendre que, pour l'auteur de cette prose
> critique, sculpture et pensée ont beaucoup en commun. Qui sommes-nous?
d'où
> venons-nous? où allons-nous?, demandait un auteur beaucoup lu au temps de
> mes études classiques. Nous faisions des blagues à ce sujet. Nous avions
> tort. Nous ne pouvions pas prévoir, pauvres innocents, que les questions
de
> l'abbé Moreux se retrouveraient un jour dans les chaises de Michel Goulet.
>
> Je ne cite que des exemples locaux, mais on aurait tort de croire que le
> rôle attribué à l'art de nous moraliser, de nous instruire, de nous
induire
> en tentation philosophique, est une spécialité québécoise. Non, certes.
Des
> échos de ces discours se font entendre partout: c'est une invention
moderne.
> Mais voilà, nous les Québécois, nous sommes les plus modernes des
modernes,
> nous avons tendance à mettre tous nos oeufs dans le même panier moderne,
> avec les risques que cela comporte. Nous voulons qu'elle serve, cette
> culture si lourdement subventionnée (mais pas encore assez, d'après ce que
> j'entends), si difficile à tenir à flot. Elle doit avoir des retombées
(quel
> beau mot!) économiques, intellectuelles, nationales, sociales,
spirituelles.
> Elle doit nous en donner pour notre argent.
>
> On aura peut-être soupçonné que mon idée à moi, sur cette question, est un
> peu différente. Je la résumerai en citant la réponse du poète américain
> Wallace Stevens - il avait l'excuse, pour ainsi dire, d'être
vice-président
> d'une compagnie d'assurances - à une question portant sur les obligations
du
> poète à l'égard de sa société: «He has none.»
>
> Il faut le répéter sur tous les tons, aujourd'hui plus que jamais: la
> littérature, le théâtre, la peinture, la sculpture sont inutiles, ne
servent
> à rien. On pourra trouver des grains de sagesse dans les romans de
Robertson
> Davies; découvrir les premiers mouvements de la modernisation de la
société
> québécoise dans le Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy; réchauffer sa foi
> nationaliste en relisant les poèmes de Gaston Miron; trouver des
> renseignements fort intéressants sur Haïti dans les romans d'Émile
Ollivier.
> Mais si on ne lit que ce genre de chose dans un roman ou un recueil de
> poèmes, on ne l'aura pas vraiment lu, parce que leur raison d'être ne
réside
> pas dans ces petits profits, ils n'offrent rien qui ressemble à une
> solution, à une conclusion. Le cheminement que nous propose le roman est
> celui qui va de «rien n'est simple» à «tout se complique» (on aura
reconnu,
> je l'espère, les titres des magnifiques albums de Sempé). Northrop Frye
> disait que, parmi les retombées de la littérature, la plus importante,
après
> l'exploration de la langue, était la tolérance. Encore faut-il l'entendre
de
> façon radicale. L'oeuvre authentiquement littéraire est celle qui rend le
> jugement impossible. Si vous sortez du roman de Flaubert en ayant
> l'impression d'avoir compris Emma Bovary et d'être en mesure de porter sur
> elle un jugement, de savoir ce qu'elle aurait dû faire pour ne pas tourner
> mal, c'est que vous n'avez pas lu un roman mais une histoire de cas.
>
> Non, la littérature n'est pas utile. Elle est, plus modestement,
nécessaire.
> Elle nous apprend à lire dans le monde ce que, précisément, les discours
> moralisateurs écartent avec toute l'énergie dont ils sont capables: la
> complexité, l'infinie complexité de l'aventure humaine.
>
> ©Le Devoir
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