référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2000-05/msg00018.html
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ART, SOCIETE, UTILITE Revue Cassandre



Bonjour,
Ceci n'est pas de la propagande, (ou alors un peu sur le plan des
idées!!!). J'ai longtemps hésité avant de m'immiscer dans ce débat sur
l'utilité du théâtre en particulier et de l'art en général, mais comme
il se trouve que c'est lecoeur même de la réflexion que nous menons au
sein de la revue Cassandre, j'ai fini par me décider à vous envoyer un
texte qui peut être une contribution au débat :


«L’art ne naît jamais dans les lits qu’on lui prépare»


Pas plus que le théâtre n’est condamné à être cet art de l’ennui
distingué où le commun des mortel cherche chez les connaisseurs les
références qui lui ont fait défaut pour apprécier l’instant de la
représentation, les arts plastiques ne sont un domaine étranger à nos
existence, dont le décryptage serait l’apanage des seuls spécialistes.
L’art est un langage construit avec l’alphabet de nos vies. Tandis que
les formes " officielles " piétinent ou ratiocinent leur désespoir, la
vie change et se renouvelle.
L’instant de la représentation, celui de l’exposition, sont l’un des
maillons de la chaîne : ce qui fait le plus défaut à la création
contemporaine, c'est la conscience de cet aller-retour entre source et
réception. Pour que les formes nouvelles aient une chance d’apparaître
et d'appartenir à l’ensemble de la communauté, il faut leur permettre
d’exister dans un territoire commun, dans un champ que chacun puisse
appréhender. En se connectant au réel, l’art ne perd pas sa noblesse :
c'est le mouvement-même de sa régénération.
Il n’est pas impossible de résister aux contraintes d’une société
aveuglée par l’obsession marchande, ni de se souvenir que le geste
artistique est une action sur le monde. Cessons de ne parler qu’en
termes de produits, de résultats. Il est temps de considérer ce qui est
essentiel : le processus, la relation, l’apprentissage. La joie
ressentie.

La force se trouve à la source, et c’est face à la nécessité que l’outil
se crée.
C’est face à la nécessité profonde ressentie par l’âme humaine de
dialoguer avec les mystères de la vie que sont nées les formes
artistiques.
Si cette nécessité est oubliée, il faut retremper notre conviction à la
source.
Il n’y a aucune contradiction entre la nécessité et l’efficacité
artistique. Ce qui est puissant artistiquement l’est en ce qu’il nous
est nécessaire. Parce qu’il traverse notre indifférence et touche à la
limite de notre être " civilisé ", fait écho à notre discours intérieur,
celui de l’inconscient, qui comme chacun le sait est " structuré comme
un langage ". Celui de notre communauté humaine et de son histoire.
Hôpitaux, hôpitaux psychiatriques, prisons, déserts culturels de toutes
natures et, bien sûr, ces quartiers "difficiles" : Il est impératif
d’aller voir si, par hasard, l’art et ses pratiques ne retrouveraient
pas, hic et nunc, un peu de sens et de  force là où, devant
l’inefficacité de techniques spécialisées dont le facteur humain a été
éradiqué, rien d’autre n’est plus efficace.
Mais il faut refuser les anciennes catégories, pour éviter de retomber
dans une impasse. Il s’agit, avant tout, d’un combat sémantique en
amont. Le regard porté sur les équipes qui tentèrent ce rapprochement
pendant les deux dernières décennies était un regard de mépris.
Et comme pour le racisme, le regard dominant finit par être intégré par
celui qui est regardé. Ce regard de mépris, d’utilitarisme au petit
pied, brisa l’exigence artistique de nombre d’équipes. Il est
fondamental de replacer l’exigence artistique au cœur de ces démarche
non-élitaires. Il s’agit de rappeler qu’il s’agit bien d’art, dont on
sait ?après coup - qu’il ne vit ne meurt et ne ressuscite qu’au fil des
mouvements sociaux et politiques du territoire qui l’a vu naître.

Loin de camoufler un travail dévalorisé derrière un alibi social ou
politique, il s'agit d’embrasser tous les aspects d’un phénomène qui ne
cesse jamais d’être relié à nos existences. De prendre en compte le lien
entre l'identité culturelle et la fonction symbolique de l’art au sein
de la communauté.
Ce qui donne sa puissance à l’art, c’est son lien à la vie réelle , et
en pesant le mot — il suffit de penser à certains rites Africains ou au
théâtre Balinais — : sa " fonctionnalité ". Cette fonctionnalité existe
dans un univers commun,  chargé de signes, avec lesquels d’autres signes
entrent en dialogue.
Une société qui s’éloignerait absolument de toute spiritualité ne
saurait retrouver la puissance du lien entre l’acte artistique et la vie
profane.
C’est ce qu’Antonin Artaud a parfaitement exprimé dans Le Théâtre et son
double, et ce que Federico Garcia Lorca revendiquait a contrario en
dénonçant la vacuité d’un théâtre voué au seul divertissement.
L’art n'est pas en dehors du monde. Sa force tient à sa capacité à
exprimer ce monde en le symbolisant. Il faut que nos vies aient en
elles-mêmes quelque chose de l’ordre de l’artistique, pour que ce que
nous appelons " art " puisse leur répondre. Le renouveau des arts passe
par un retour des pratiques vers les communautés qui les suscitent et
les appellent.
Si, au présent, la création semble destinée à nous élever au-dessus de
la vulgarité, l’effet de perspective ne doit pas nous leurrer : lorsque
l’art appartient à une élite, qu’il évolue dans un cercle restreint de
spécialistes nourris de références coupées de leurs sources ; il cesse
d’être ce langage  utilisé par la communauté pour se dire à elle-même ce
que les mots seuls sont impuissants à dire.
L’effort consiste, dans une période " matricielle " où les formes
anciennes meurent en laissant devant nos yeux de belles coquilles
souvent vides destinées à l’approbation des spécialistes tandis que le
renouveau est encore peu déchiffrable, à mettre de côté nos certitudes
patiemment construites. Notre regard doit changer d’axe, notre point de
vue subir une rotation complète : il s’agit d'une révolution
copernicienne des esprits.
Cette révolution - si nous admettons que les choses sont intimement
liées - en entraînera nécessairement une autre, esthétique.

Dans une société aussi complexe que la nôtre l’hyperspécialisation des
tâches et des statuts contribue à la perte de la relation qui existait
- dans les sociétés dites primitives comme dans notre propre passé -
entre des domaines aujourd’hui considérés comme très distincts comme le
théâtre, la philosophie, les sciences, la médecine… Ce qui naît à
l’intersection de ces domaines ne trouve plus sa place, et se perd.  Il
s’agit donc, comme à chaque époque, de porter notre regard " hors-champ
".
De scruter les zones les plus négligées où l’art n’a pas de place
assignée, mais où il tente par nécessité de surgir autrement. Comme le
disait Jean Dubuffet, " L’art ne naît jamais dans les lits qu’on lui
prépare ".

C’est ainsi, en trahissant le confort du moment, en produisant
immédiatement du sens, que l’art peut retrouver sa force originelle.
Il ne peut en réalité exister aucune séparation entre le signifié, et la
qualité esthétique d’une œuvre : les deux aspect d’une œuvre sont
indissociables et toute tentative de séparer ces éléments est stérile.
L’efficacité politique d’une œuvre, c’est son efficacité artistique.
Au moment où les formes anciennes se perpétuent en renvoyant à un
système de référence et des catégories en passe d’obsolescence, des
formes éloignées des critères de qualité obligés — et dont le parcours
fut longtemps souterrain —, tentent d’émerger.
Elles viennent de notre époque, ou comme le dit Edward Bond, peut-être
viennent-elles de notre futur. Elles nous parlent de nos vies et nous
déconcertent, sans se refermer sur elles-mêmes.

Nicolas Roméas

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Amicalement,

Cassandre

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